« 18 novembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/46], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1681, page consultée le 01 mai 2026.
18 novembre [1850], lundi matin, 9 h.
Bonjour mon Victor, bonjour, je t’aime, bonjour. Prends garde à ta gorge car il tombe une sorte de neige fondue très froide. Il est déplorable que tu sois forcé de sortir par ce temps, n’étant pas encore guéri, mais puisque tu ne peux pas t’en dispenser tâche de te préserver de l’humidité et du froid par tous les moyens. Quant à moi je fais une triste mine avec ma médecine car elle me tourmente sans résultat, ce qui est le comble de la déception. J’attribue cettea espèce de non-sens à la température qui n’est rien moins que favorable à ce genre d’exercice. Dans une heure je me lèverai et je me tiendrai au coin de mon feu, prête à toutebéventualité mais au fond très vexée de ne pas pouvoir te conduire tantôt à ta pharmacie politique. Et dire que j’en ai pour encore pour demain toute la journée, c’est révoltant. Encore si cela me guérissait, mais j’ai grand peur que cela ne fasse pas grand-chose. Jusqu’à présent ma pauvre figure est toujours dans le même état, c’est peu encourageant.
Quelle littérature d’infirmerie que la mienne et comme cela doit te régaler de savoir toutes ces péripéties de coliques, de boutons et de dégoûtations. Maintenant je me soulève le cœur à moi-même. File, vilaine Juju, taisez-vous.
J’ai oublié de te dire que le père Démousseau était venu samedi soir pendant que j’étais chez Mme de Montferrier. Il venait, a-t-il dit, pour des renseignements que je lui avais fait demander, mais surtout pour nous présenter ses hommages. J’ai su par son fils qu’il était inquiet pour composer la représentation de retraite de sa femme1, que c’était ce qui l’avait empêché de venir savoir personnellement de tes nouvelles et de celles de ton fils. Maintenant, mon cher adoré, après toutes ces intéressantes nouvelles, il ne me reste plus assez de place pour te baiser, comme c’est adroit de ma part.
Juliette
1 Mme Desmousseaux, sociétaire de la Comédie-Française, est la femme d’un sociétaire de la Comédie-Française qui entretient un second ménage avec l’amie de Juliette Mme Pierceau, à qui il fait de nombreux enfants.
a « cet ».
b « tout ».
« 18 novembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/47], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1681, page consultée le 01 mai 2026.
18 novembre [1850], lundi matin, 11 h.
Je vais me lever, mon petit homme, mais auparavant je veux vous expectorer mon petit griffouillis ; c’est un besoin de mon cœur et je le satisfaisa à indiscrétion. Il fait un temps de chien et qui vous consterne jusque dans la moelleb des os. Quant à moi je suis triste à porter le diable en terre. Il est vrai que je n’ai pas précisément des sujets d’une gaieté folle, à moins que ce ne soit la vue de mon bahut et le souvenir de toutes les circonstances qui s’y rattachent. J’ai l’esprit assez mal fait pour ne pas m’en contenter et pour prendre la chose à l’envers, c’est-à-dire pour être très furieuse contre moi et contre les hideux filousc qui m’ont mise dedans. Je ne veux pas que Montferrier grogne sa femme injustement, tant s’en faut, mais je serais ravie qu’il pût être le plus désagréable du monde à ces affreux coquins. Ma générosité irait jusqu’à payer quelqu’un ou quelque chose qui leur flanquerait une bonne raclée. Tant que cette satisfaction ne me sera pas donnée, je ne serai pas tranquille et il manquera quelque chose à mon bonheur. Cela et la [TRANCHE DE SALÉ ?] sont deux choses qui manquent à mon existence de femme et de Juju. Ce qu’il y a d’horrible dans cette dernière affaire, c’est que je suis encore plus bête qu’ils ne sont voleurs. Oh ! oh ! oh ! C’est peut-être ce qui empêche l’effet de ma médecine, c’est probable, c’est sûr. J’ai beau avaler des torrents de bouillon coupé, rien ne passe, ni le bahut ni la drogue. Il est vrai que les deux immondices sont difficiles à digérer et qu’on peut les garder longtemps sur le cœur.
Baisez-moi, c’est encore le meilleur remède à tous mes maux. Venez de bonne heure, vous me trouverez à vos ordres et avec un bon feu. Je vous aime par tous les bouts.
Juliette
a « satisfait ».
b « moëlle ».
c « filoux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
