5 mai 1850

« 5 mai 1850 » [source : MVH, α 8376], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10372e428, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon cher adoré, bonjour, mon ravissant petit homme, bonjour, bonheur et amour. Comment vas-tu, mon bien-aimé ? À quelle heure êtes-vous revenu hier ? Y avait-il beaucoup de jolies femmes ? M’as-tu été bien fidèle ??????? J’ai le féroce courage de désirer que ce dernier point [te ?] soit accompli même au détriment de tous les autres. Mais une fois cette charité bien ordonnée, je te souhaite toutes sortes de bons dîners, de lampions et de feux d’artifice1, voirea même de vieilles femmes qui te trouvent gentil. Tu vois que dans mon égoïsme je ne manque pas d’une certaine générosité et que je te laisserais volontiers batifoler avec les femmes de soixante-quinze ans.

Je te remercie, mon adoré, d’être revenu hier dans l’entracte. Tu ne peux pas te figurer quelle longue traînée de joie chacune de tes courtes apparition laisseb dans mon cœur. Si tu le savais, mon adoré, tu les multiplierais davantage aux dépensc de tes affaires les plus sérieuses et les plus impérieuses. Il n’est pas jusqu’à mes petites péronnelles qui ne soient aux anges quand elles pensent vous entrevoir une seconde. Aussi Louise2 a-t-elle beaucoup regretté de n’être pas arrivée assez à temps pour vous voir. Du reste quand elle a su qu’on donnerait peut-être Angelo samedi prochain3 elle a dit qu’elle viendrait faire queue chez moi dès cinq heures du matin et qu’elle ne s’en irait qu’après avoir vu la pièce d’une façon ou de l’autre. Quant à ma pauvre Julie, c’est la veille de la première communion, il n’y a pas moyen pour elle de venir rôder autour de la représentation dans l’espoir plus ou moins fantastique d’y assister. Quant à moi je n’ose plus rien espérer tant ma peur est grande et mon désir immense.

Juliette


Notes

1 Allusion à la fête de la République, qui avait eu lieu la veille.

2 Louise et sa sœur Julie Rivière étaient les filles d’une amie de Juliette et venaient souvent la voir.

3 C’est en fait le 18 mai qu’eut lieu la reprise d’Angelo, tyran de Padoue, au Théâtre français, avec Rachel et sa sœur Rébecca Félix. Juliette se reconnaissait dans le personnage de la Tisbe, amante passionnée.

Notes manuscriptologiques

a « voir ».

b « laissent ».

c « au dépend ».


« 5 mai 1850 » [source : MVH, α 8375], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10372e428, page consultée le 01 mai 2026.

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La voilà donc passée, cette fête de mai, sans que j’y aiea pris d’autre part qu’une affreuse migraine. Combien m’en passera-t-il encore comme cela devant le nez ? C’est ce que le bon Dieu seul sait et dont je me soucierais très peu si je devais remplacer chaque anniversaire glorieux de n’importe quoi pour n’importe qui par une bonne culotte d’amour. Mais j’ai beau attendre cette belle justice distributive elle ne vient jamais pour moi et tous mes profits consistent à collectionner de magnifiques, nombreuses et variées mystifications à la place de souvenirs de bonheur. Cette fois encore il en sera de même malgré et peut-être à cause de la promesse que vous m’avez faite hier de me rabibocher de mon 4 mai.

Tout cela n’est pas fait pour me rafraîchirb le sang et pour m’assainir les idées ; aussi je suis de plus en plus rouge et de plus en plus bête grâce à la vie abrutissante, de lapin en cabane, grignotant sa feuille de chouc, que vous me faites depuis si longtemps. J’ai bien envie de me révolter et de vous forcer à réviser cette absurde constitution qui nuit à la MIENNE. Pour cela je descendrai dans la rue s’il le faut avec mon fusil à quatre-vingt-deux coups et je renverserai votre gouvernement de fond en comble. Vous verrez ce qu’il en cuit pour ne pas violer la Juju.

En attendant, mes marquis1 ont été furieux en voyant que je n’avais pas d’autres convives que mes péronnelles. J’ai cru même un instant qu’ils se fâcheraient tout de bon tous les deux. Je n’ai pu les calmer un peu qu’en acceptant de dîner chez eux aujourd’hui. Voilà comment on m’aime dans ce pays-là. Vous devriez bien y faire un tour pour voir si ça ne s’attraped pas.

Juliette


Notes

1 M. et Mme de Montferrier.

Notes manuscriptologiques

a « ai ».

b « raffraîchir ».

c « choux ».

d « s’attrappe ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.