« 16 octobre 1850 » [source : Collection particulière / MLM Paris 65303 0052/0054], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12661, page consultée le 25 janvier 2026.
16 octobre [1850], mercredi matin, 8 h.
Bonjour, Toto, bonjour, bien-aimé, bonjour portez-vous bien savez-vous cochon de Français. Voici le moment de se tenir caché sous ses
couvertures comme les boas constrictors du Jardin des
Plantes. Moi qui n’ai pas pris cette précaution ce matin et qui ne veux pas allumer
de
feu, par une vile et sordide avarice, je tremble dans ma peau de Juju et je fais
concurrence aux bons gendarmes1 avec un bon rhume de cerveau qui fait
tressaillir les vitres, mais je tiens bon et je n’allume pas le moindre copeau :
att-chi ; att-chi ; att-chi. Va toujours mon bonhomme je ne te céderai pas ; on n’est
pas bretonne et Juju pour reculer lâchement devant un rhume de cerveau.
Ah !
bien, comment vous êtes-vous comporté hier à votre première représentation ? À qui
avez-vous fait vos yeux en cœur et votre bouche en coulisse ? Je verrai si vos aveux
sont d’accorda avec mes rapports.
À la moindre omission à la plus petite modification de vos coquetteries criminelles
je
vous fiche des griffes dont vous verrez trente-six chandelles au gaz. En attendant
cette collation intéressante, de votre franchise et de mes renseignements, je vous
dirai que j’ai vu ce pauvre Vilain hier au
soir qui m’a dit que la pauvre Eugénie
était encore plus mal que d’habitude. Tout son côté gauche est enflé jusqu’aux doigts
de la main et on a été forcé de lui retirer une bague qu’elle avait tant l’enflure
faisait de progrès. Pauvre, pauvre femme le bon Dieu lui fait bien attendre l’heure
de
la délivrance. Il est impossible de songer à cela sans être ému jusqu’au fond des
entrailles. Dès que je pourrai aller la voir ce matin j’irai, non pas qu’elle y soit
sensible car le mal l’absorbe trop maintenant pour s’apercevoir de la sollicitude
qu’on lui témoigne, mais j’irai comme devoir de conscience et de cœur. Mon Victor
je
t’aime, je te souris, je te bénis, je t’adore.
Juliette
1 Allusion au poème en deux chants du comédien comique Jacques-Charles Odry, intitulé « Les Gendarmes » (1820), dans lequel « six bons gendarmes » souffrant de « bons rhumes de cerveau » acceptèrent des bâtonnets de bois en guise de réglisse. Ce poème plusieurs fois réédité témoigne d’un très grand succès, les allusions aux gendarmes enrhumés sont devenues un topos. [Remerciements à Chantal Brière].
a « d’accords ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
