« 4 décembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 502-503], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11956e25, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 4 décembre 1853, dimanche après-midi, 3 h.
Je suis dans une disposition de cœur et d’esprit qui se ressent du triste voisinage du 2 décembre1, mon pauvre trop aimé et je trouve imprudent à moi de me livrer à l’épanchement RESTITUS tant que je n’aurai pas repris mon calme et ma résignation habituelle. Il ne faut rien moins que la crainte de te donner le change sur mon silence prolongé pour me décider à encourir le danger d’un trop long gribouillis aujourd’hui. Du reste, voici la journée bientôt passée. Je voudrais qu’elle le fût tout à fait pour n’avoir plus à me préoccuper des alternatives du plus ou moins de chance de te voir. Une fois sept heures sonnées, je mets toutes mes espérances, toutes mes joies et tout mon bonheur sous ma résignation où ils se comportent comme ils peuvent. J’avais cru tantôt pouvoir leur donner un peu de liberté et de coudées franches. Mais mon erreur n’a pas été de longue durée grâce à l’épreuve Chaumontel et au journal2Ribeyrolles. Et dire que j’ai le mauvais goût de n’en pas être charmée et que je pousse l’exigence jusqu’à en être triste et découragée. C’est révoltant de stupidité, de méchanceté et je comprends que tu sois souvent indigné jusqu’au fonds de l’âme, mais qu’y faire ? Me corriger ? C’est à quoi je m’applique sans succès, car il faut pour cela ne plus t’aimer.
Juliette
1 Jour anniversaire du coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851.
2 Charles Ribeyrolles(1812-1861) est le rédacteur en chef du journal de la proscription de Jersey lancé le 30 novembre1853 avec pour titre L’Homme, journal de la démocratie universelle. En juillet 1853 lors des funérailles de la proscrite Louise Julien il s’était adressé à Victor Hugo en ces termes : « Citoyen Victor Hugo, vous ne vous appartenez pas ; vous n’êtes pas maître de dire : je parlerai ; c’est votre devoir. Je ne tiens qu’au triomphe de ma cause ; je veux pour elle que vous parliez. » (Jean-Marc Hovasse, op. cit., p. 190)
« 4 décembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 504-505], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11956e25, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 4 décembre 1853, dimanche après-midi 3 h. ½
Il ne sera pas dit, mon pauvre adoré, que j’aurai été aussi impitoyable de bêtise et de grimauderie1 que le Bonaparte l’a été à la même date avec les canons et les fusils envers les êtres inoffensifs du boulevard2. Je veux au contraire te sourire à bout portant et te mitrailler de baisers, dès que tu seras sous le feu de ma batterie. En attendant, je veille et je garde mes armes et je reste là, âme allumée, avec tout l’arsenal de la plus formidable tendresse. Tâchez de ne pas me faire bivouaquer longtemps si vous n’êtes pas le plus poltron des hommes et le plus couard des amoureux. Vous voyez bien que je RIS, ce n’est pas sans PEINE à la vérité. Mais enfin je RIS. Mais ce qui rendrait ma folâtrerie plus énorme, ce serait l’apparition de votre cher petit museau au seuil de ma porte. Maintenant vous êtes averti, c’est à vous à vous ÉXÉCUTER courageusement. Quant à moi, je ne peux pas faire plus que de vous aimer à feu et à sang.
Juliette
1 Grimauderie : pédantisme.
2 Deux poèmes des Châtiments rendent hommage aux victimes des fusillades du 4 décembre 1851 : « Aux morts du 4 décembre » (I, La société est sauvée, IV) et surtout les célèbres vers de « Souvenir de la nuit du 4 » (II, L’ordre est rétabli, III) qui dénoncent l’assassinat d’un enfant, le petit Boursier commis rue Tiquetonne.
« 4 décembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 506-507], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11956e25, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 4 décembre 1853, dimanche soir, 6 h. ½
J’envoie mon cœur courir après toi, mon doux adoré bien-aimé, pour te reprendre toutes les folies ridicules et tristes que je t’ai écrites tantôt et y substituer autant de pieuse admiration qu’il y a d’égoïsme banal autant de tendresse qu’il y a de cruauté autant de reconnaissance envers Dieu qui t’a sauvé il y a deux ans, autant d’ingratitude envers toi, autant de baisers, d’amour et d’adoration qu’il y a d’inepties, de mauvaiseté et de jalousie. Enfin mon sublime poète, mon glorieux martyr, mon divin bien-aimé, toute mon âme, tout mon dévouement et tout mon cœur en expiation de mon injustice absurde, grognon et féroce.
Il n’est pas probable que j’aie la consolation de te revoir ce soir et par conséquent que je puisse échanger ce petit bout de papier tout plein de regret et d’amour contre tes affreux gribouillis barbouillés de noir ANIMAL et. Oh ! Dieu, quel bonheur c’est toi, mon adoré. LE BON DIEU N’EST PLUS FÂCHÉ CONTRE MOI, NI TOI NON PLUS, JE VOUS BÉNIS TOUS LES DEUX ET JE VOUS ADORE DU FOND DE MA RECONNAISSANCE.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
