« 5 décembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 508-509], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11956e140, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 5 décembre 1853, lundi après-midi, 3 h. ½
Cher petit homme, je lutte de gaîté et de courage contre le ciel de papier gris et contre ton absence. Jusqu’à présent je ne m’en tire pas trop mal, mais il serait utile pourtant qu’un petit rayon de lumière et d’amour vînt faire une heureuse diversion à cettea atmosphère nébuleuseb et maussade. En attendant, je t’aime depuis le pôle arctique jusqu’au pôle antarctique au nez et à la barbe de l’ÂME DE LA TERRE. Tiens, tiens, tiens, ce rayon de soleil ! Est-ce que vous êtes en route par hasard ? J’en accepte l’augure, surtout si c’est pour venir me voir tout de suite. Grognerie à part, mon cher petit homme, et toute justice vous étant rendue, convenez qu’il y a bien longtemps que nous n’avons passé ensemble plusieurs heures de suite dont nous n’avions de COMPTE À RENDRE À PERSONNE. Aussi, mon cher petit Toto, je commence à tirer une langue démesurée. Je compte sur votre prompte assistance pour me la renfoncer jusqu’au fin fond de la gorge. Jusque-là, je tiens ma patience à deux mains, c’est tout ce que je peux faire pour votre service, et je vous attends imperturbablement.
Juliette
a « cet ».
b « nébuleux ».
« 5 décembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 510-511], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11956e140, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 5 décembre 1853, lundi après-midi, 4 h.
Je viens de faire un nouveau SACRIFICE au mauvais sort, mon petit bien-aimé, au risque de me couper le poing droit après le gauche, de chère mémoire. J’ai cassé un carreau tantôt, en voulant ouvrir le haut de la fenêtre pour laisser passer la fumée. Je n’ai réussi qu’à briser la vitre. Pour peu que je perfectionne ce genre d’industrie, j’en viendrai à faire la fortune des vitriers jersiais et des médecins anglais, ce qui sera très généreux de ma part. En attendant, j’ai pansé tantôt le bras de la pauvre vieille propriétaire1 qui a été à moitié brisé hier pas la chute d’une gouttière en bois pourri. C’était pitié de voir ces lambeaux de vieille peau sur ces vieux os. Enfin, surmontant cette impression de répulsion nerveuse, j’ai lavé et nettoyé cette affreuse plaie et je l’ai bandée avec soin. La pauvre vieille s’y prêtait d’ailleurs avec un courage au dessus de son âge et me demandait si j’avais pris des leçons de docteurs, flatterie de reconnaissance à laquelle ma modestie n’a pas mordu. Du reste, aucune de ses filles ne l’a assistée si ce n’est pour l’accabler d’injures [sur son ?] avarice. Tu connais maintenant la fin de l’histoire, mais tu ne verras jamais la fin de mon amour, d’éternité en éternités. Maintenant mon sublime adoré, tâche de donner une bonne leçon à ces démocrates suspects2 et reviens moi le plus tôt possible.
Juliette
1 À cette date Juliette occupe un appartement au premier étage de l’auberge Green Pigeon qui appartient à « un certain Richard Landhatherland » (Gérard Pouchain et Robert Sabourin, Juliette Drouet ou « la dépaysée », Fayard, 1992, p. 274) ; la propriétaire pourrait désigner la femme ou la mère de ce Richard Landhatherland.
2 À Jersey « la communauté même des émigrés, famille et société de substitution […] se décompose dans l’envie ou le soupçon –on y estime le nombre de mouchards au quart de l’effectif- […] » souligne Guy Rosa dans Ce que c’est que l’exil (Communication au groupe Hugo du 20 octobre 2001, article en ligne sur le site groupugo.div.jussieu). Adèle Hugo dans son Journal décrit la proscription comme « un composé de mouchards et de héros […] un excellent consommé dans lequel Mr Bonaparte a fait ses ordures. » L’année 1853 est marquée par l’affaire Hubert (voir Hubert Damascène) du nom du proscrit dont l’activité d’espionnage au service de la police bonapartiste est découverte en octobre.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
