14 mars 1851

« 14 mars 1851 » [source : BnF, Mss, NAF 16369, f. 53-54], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e844, page consultée le 05 mai 2026.

XML

Bonjour, mon petit homme, bonjour, malotru, bonjour. Je vous aime mais c’est à mon cœur défendant car je vous en trouve très peu digne quand je considère vos hideux procédés à mon égard et à l’égard de mes amis. Mais, soyez tranquille, on fera des bonnes goblotteries sans vous, cela vous apprendra la politesse. Voime, voime, fichu Tragaldabas1 que vous êtes. Taisez-vous. Avec tout cela je ne peux venir à bout de dormir bien que je me sois couchée tard hier, le jeune Jourdain étant venu passer la soirée avec moi, c’est-à-dire me raconter ses démarches infructueuses et ses déconvenues de plus d’un genre. Tout cela m’a tenue sur pied jusqu’à 11 h. ½. Ce qui ne m’a pas empêchée de me retourner des millions de fois dans mon lit pour trouver un sommeil qui n’est pas venu. Toujours est-il que je suis plus fatiguée quand je me lève que quand je me couche et que ce n’est qu’après m’être échauffée comme les vieux chevaux que je me sens revenir à l’état naturel dans la journée. Et dire que j’ai la prétention avec tout cela de lutter à la course et à bien autres choses avec les jeunes cocottes si LESTES, de toute façon, qui vous font faire tant de chemin et voir de si drôles de corps sans changer de place. Il n’y a que les Juju enchifrenéesa pour avoir de ces aplombs-là. Aussi comme je le suis énormément il n’y a pas d’exigences que je ne me croie le droit d’avoir et que je ne veuille avoir. Arrangez-vous pour les satisfaire toutes si vous tenez à votre vie. En attendant tâchez d’être un peu moins bien éduqué vis-à-vis mes honnêtes bourgeois2 et poussez le non savoir-vivre jusqu’à leur ôter votre chapeau quand vous les rencontrez. Faites ce sacrifice à la suprême élégance en faveur de vieilles trahisons badoulardes qui vous disent [illis.] bonjour et [illis.]

Juliette


Notes

1 Tragaldabas est le nom donné par Auguste Vacquerie à son drame bouffon, représenté au Théâtre de la Porte-Saint-Martin le 25 juillet 1848.

2 M. et Mme de Montferrier.

Notes manuscriptologiques

a « les Juju enchiffrenée ».


« 14 mars 1851 » [source : MVHP, MS a8523], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e844, page consultée le 05 mai 2026.

XML

Quel admirable temps, mon petit homme, cependant, je ne sortirai pas encore aujourd’hui pour donner le temps à mon affreuse grippe de s’en aller tout à fait. Ma première sortie sera pour te conduire lundi à la chambre si tu y vas. Ma seconde pour la fête de ce bon gros Montferrier qui aura lieu mardi comme tu sais. Jusque-là, je me tiendrai coitea auprès de mon feu car je me sens intérieurement fatiguée. C’eût été bien le moment, mon petit homme, de me donner une de vos soirées de celles que vous consacrez au travail bien entendu. Les autres, je n’y prétends rien. Vous auriez pu travailler auprès de moi jusqu’à l’heure que vous auriez voulu, c’eût été charmant. Mais vous ne savez plus rien faire pour me rendre heureuse maintenant, pas même de venir travailler auprès de moi. Après cela, étonnez-vous donc si je vieillis, si je suis maussade, méchante et stupide. On le serait à moins je vous assure. Vous verrez, plus tard, quand les cocottes vous délaisseront et que vous serez tout seul dans votre basse-cour comme un vieux coq déplumé, l’effet que cela vous fera. En attendant, jouissez de votre RESTE puisque tel est votre bon plaisir, mais prenez garde auxb Jujus oubliées dans le poulailler. ERGO ce ne serait peut-être pas aussi drôle que vous le supposez. Maintenant que je vous ai coquericoqué mes embêtantes glousseries, je vous aime, je vous pardonne et je vous attends. Je vais faire faire votre gargarisme pour que vous le trouviez tout prêt en arrivant. Baisez-moi, mon petit homme, c’est le fond et le tréfondsc de mon ambition. Aimez-moi si vous ne voulez pas que je me porte à tous les excès les plus révolutionnaires.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « coi ».

b « au ».

c « tréfond ».


« 14 mars 1851 » [source : MVHP, MS a9102], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e844, page consultée le 05 mai 2026.

XML

Ah ! ça, qu’est-ce que c’est que cette nouvelle mystification qui consiste à me rapporter les mêmes journaux châtrés quatre jours de suite ? Si vous n’avez rien de plus drôle dans votre besace, vous pouvez bien tout garder pour vous sans venir déposer le long de mes meubles cette espèce de littérature faisandée et moisie qu’on appelle des vieux journaux. Je vous en dispense, comme je dispense les chiens de me mordre, les passants de me jeter des pierres et Montalembert de me goupillonner. La politique est comme le poisson, elle a besoin d’être très fraîche pour être supportable. Vingt-quatre heures de retard fait de ces deux choses tout ce qu’il y a au monde de plus nauséabond et de moins appétissant. C’est mon avis. Non content de m’avoir petit à petit enlevé les filets, les entrefilets et tout ce qu’il y a de substantiel dans ce genre, voilà que vous vous mettez à me rapportera indéfiniment les mêmesb arêtes ! C’est pas trop fort de journaux et je proteste énergiquement et avec pétition et répétition contre cet abus du bon plaisir, de la force et du jésuistisme. J’en appelle au peuple, à l’assemblée souveraine, à la garde nationale, qui est la garde-malade, si j’en juge d’après les avis du docteur Charlot1, j’en appelle et j’en rappelle à Dieu et au diable plutôt que de me soumettre à un état de chosesc si peu sanitaire et si peu agréable, et je vous promets que vous n’aurez pas ma voix aux prochaines élections, c’est moi Juju qui vous le vote. Sur ce, bonsoir, cher amour, dormez bien.

Juliette


Notes

1 Allusion probable à un article de Charles Hugo pour L’Événement.

Notes manuscriptologiques

a « rapportez ».

b « même ».

c « chose ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.

  • 1851Hugo visite les caves de Lille.
  • 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
  • 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
  • 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
  • 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
  • 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
  • 26-27 octobreAutre excursion.
  • 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
  • 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
  • 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.