« 17 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 15], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e787, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 17 janvier [18]65, mardi matin, 7 h. ¾
Bonjour, mon grand, mon ineffable bien-aimé, bonjour, sois béni sur la terre et dans le ciel, dans les cœurs et par les âmes, je t’adore. Ton balcon est encore vide mais j’espère que l’absence de ton cher petit signal ne prouve rien contre ta nuit et que tu as bien dormi malgré tous les tristes sujets d’agitation que tu as en ce moment1. Le temps, quoique toujours couvert, paraît assez doux et la mer est bien calme, ce qui promet à tes deux chers fugitifs une bonne traversée pour demain2. S’il suffisait de le désirer ardemment pour que cela soit, je pourrais le leur prédire d’avance à coup sûr. Malheureusement cela ne suffit pas, ce qui fait que je ne serai tranquille pour eux que lorsqu’ils seront arrivés à Bruxelles sans avoir eu trop de fatigue.
Quant à moi j’ai très mal dormi, mais je ne m’en plains pas car je trouve que j’en suis quitte à bon marché, de ma scélératea de goutte, qui ne demande qu’à faire sur moi le diable à quatre. Et qu’est-ce que c’est que quelques heures de sommeil de plus ou de moins en regard des atroces douleurs de ce hideux mal ? D’ailleurs il suffit, d’après nos conventions, que l’un de nous deux dorme et se porte bien pour rétablir l’équilibre dans le sommeil et dans la santé de l’autre. C’est sur quoi je compte pour faire avec ta bonne nuit ce qui a manqué à la mienne. Je suis bien contente d’avoir fait un peu de bien à ton cher petit Victor3 en ouvrant ma porte, et plus que cela, mes bras et mon cœur à cette pauvre famille éprouvée qu’il aime et qu’il estime. Il ne tiendra pas à moi qu’elle ne trouve en moi et chez moi toute la consolation dont elle a besoin. Quand je dis consolation, c’est diversion que je veux dire, car la suprême consolation, celle à laquelle aucune douleur ne saurait résister, c’est toi qui vasb la leur donner par la couronne de lauriers que tu déposeras sur la tombe de leur enfant jeudi4. Je regrette que ma force morale m’empêche d’assister à cette fête de la mort. Mais, de loin comme de près, ma pensée ne te quittera pas et mon âme entendra tout ce que ton âme dira à cette pauvre morte si aimée et si pleurée sur la terre.
Je baise tes pieds adorés.
J.
1 Hugo accroche tous les matins sur la balustrade de son toit un tissu qui signale à Juliette qu’il est levé.
2 Adèle Hugo et François-Victor ont décidé de quitter Guernesey pour rejoindre Charles Hugo à Bruxelles. « J’irai les rejoindre » écrit Hugo dans son agenda (CFL, p. 1481).
3 François-Victor Hugo, dont la fiancée Émily de Putron vient de mourir.
4 Victor Hugo prononcera aux obsèques d’Émily de Putron un émouvant discours.
a « scélératte ».
b « c’est toi qui va ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
