« 21 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 18], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e980, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 21 janvier [18]65, samedi matin, 7 h. ¾
Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour, dans toute la plénitude de ma bonne nuit. Puisses-tu en avoir autant à m’offrir ce matin. Ton cher petit signal n’est pas encore à son poste mais j’espère que cela n’est pas un mauvais signe, AU CONTRAIRE1. Il fait un temps charmant et le soleil s’annonce bien. Je crois que nous pourrons faire un good triangle aujourd’hui2. J’attends avec impatience de pouvoir lire ton discours imprimé pour en remplir ma mémoire3. Quant à mon cœur et à mon âme, ils en débordent. Quand je pense que ce sont ces sublimes paroles d’amour, de charité et de religion qui exaspèrent quelques féroces bigots de ce pays dont la mauvaiseté n’est dépassée que par leur bêtise, je suis outrée d’indignation contre ces idiots de cœur et d’esprit. Quant à moi, mon grand bien-aimé, c’est avec ce que j’ai de meilleur, de plus sensible et de plus reconnaissant en moi que je te remercie et que je te bénis au nom de tous les affligés, de tous les diffamés et de tous les reniés. Que la consolation de ton fils et celle de cette pauvre famille soienta ta récompense méritée. Tu as mon adoration.
Je voudrais que tu aies déjà reçu des nouvelles de ta femme et de tes enfants qui te satisfassent car je sens à travers mon amour que tu es tourmenté. J’espère que le voyage seb sera fait dans les meilleures conditions possibles dans cette saison et que cette diversion forcée aura calmé et apaisé le cœur et l’âme de ton pauvre petit Victor4 ; mais je serai plus tranquille pour toi quand tu en seras sûr.
En attendant, mon doux bien-aimé, je tâcherai de faire tout ce qui pourra te donner du courage, de la patience et de la gaîetéc. Je suis résolue même à te gagner ton argent, moi qui n’en faisd pas mon état, pour peu que cela t’amuse un peu et à ce sujet je crois que nous ferions bien, à cause de Mme Chenay et de Marquand, de revenir au Nain Jaune puisque ce jeu leur plaît plus que le 31. Quant à moi, cela m’est tout à fait égal et pourvu que tu sois content je suis contente. Tu verras à décider cela ce soir ; quant à Kesler, il affecte une si superbe indifférence en toute chose, que je crois qu’il ne montrera aucune préférence pour l’un ou pour l’autre de ces jeux... plus qu’innocents. Cela étant, tout dépend de toi. Moi je t’aime, je t’aime, je t’aime, voilà mon [parolier ?].
1 Hugo accroche un tissu à la balustrade de son balcon pour indiquer à Juliette qu’il est levé.
2 Leurs promenades habituelles forment un triangle.
3 Hugo a prononcé l’avant-veille au cimetière du Putron un discours à l’enterrement d’Émily de Putron.
a « soit ».
b « ce ».
c « gaité ».
d « moi qui n’en fait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
