« 13 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 130-131], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10131, page consultée le 24 janvier 2026.
13 novembre [1836], dimanche après-midi, 2 h.
Je t’aime mon cher adoré, je t’aime de toute mon âme. Je suis un peu beaucoup
grognon. C’est que je souffre, vois-tu, ne m’en veux pas, ça ne te regarde pas, c’est
ma mauvaise nature qui fait des siennes, mais le cœur n’y est pour rien.
Je
viens de dépenser horriblement d’argent, mais je ne pouvais guère faire autrement.
J’ai envoyé chercher des gants, une ceinture et des petits peignes par ma bonne, car
je ne compte pas sur toi d’ici à demain.
Mon pauvre petit homme chéri, je suis
vraiment un peu souffrante. La tête surtout me fait bien mal. Je crois que ce sera
comme cela jusqu’à demain soir après la représentation,
heureusement que la cacadémie ne me causera aucune émotion. La vieillea bête est trop spirituelle pour cela.
J’aurais bien voulu assister aux répétitions1, moi,
pour voir comment vous acquittezb
de votre devoir d’amant envers moi, mais vous n’avez pas voulu me donner ce spectacle de peur que je ne suis trop émerveillée de votre scrupuleuse fidélité. Mais je
vous ai dressé une EMBÛCHE dont vous ne sortirez que mort ou
adoré. Mlle Laurette2 est chargée de me faire un rapport très détaillé de l’emploi de
votre temps et de vos gestes, de me répéter toutes les
paroles que vous aurez prononcées à voix haute et à voix basse ainsi que leur signification. Tant pis pour vous s’il y en a une seule de
suspecte. Je vous couperai toute espèce de communication directe avec le BEAU SEXE,
ainsi nommé par la Cadémie française dont vous ne faites aucune partie et puis je
vous
aime, etc. etc. etc. etc.
Juliette
1 La Esmeralda, opéra de Louise Bertin sur un livret de Victor Hugo, inspiré de Notre-Dame-de-Paris, sera créé le 14 novembre à l’Opéra.
2 À identifier.
a « vielle ».
b « acquitter ».
« 13 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 132-133], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10131, page consultée le 24 janvier 2026.
13 novembre [1836], dimanche soir, 5 h. ¼
Je te remercie, mon pauvre ange, car je sais toute la peine que tu as euea pour obtenir ces quelques fleurs que tu
m’as données. Je serais bien contente que tu pusses venir me voir demain soir. À cette condition je consens à ne pas voir ton opéra à VOL D’OISEAU1. Tu sais
que j’ai peu d’estime pour toutes les ascensions en général.
Je ne les aime que dans ton particulier quand elles ne
s’élèvent pas au-dessus du 1er étage.
Je viens
d’envoyer les billets à Mme Francois. J’ai écrit pour
demain à Mme Krafft et à Mme Pierceau. Maintenant je vais m’occuper de MOI. Je
me sens toujours bien souffrante, je voudrais que demain fûtb déjà passé, pour l’être à mon AISE, et puis pour avoir au moins une petite chance de te voir
un peu plus qu’un quart d’heure par chaque [sic] jour.
Je
commence à prendre en grippe les opéras. Je n’aime pas les
poètes qui chantent si bien à la scène et si mal chez leur maitresse, entendez-vous ?
Je m’ennuie beaucoup, moi. Je ne vous vois plus jamais vot
moigneau. C’est pas beaucoup amusant, mais patience, aussitôt votre cacophonie
passée, je m’empare de gré ou de force de votre instrument dont on a beaucoup trop joué depuis quelques jours à mes dépensc.
Je voudrais bien savoir,
maintenant que vous avez vos places, que votre opéra est répété, votre libretto imprimé, ce qui vous empêche
de venir dîner ou souper avec moi ce soir ? Si vous saviez l’impatience et le besoin
que j’ai de vous voir, vous quitteriez tout pour me satisfaire sur ce point. Ah !
Autrefois je n’avais pas besoin d’exprimer ce désir pour qu’il soit aussitôt
satisfait. Maintenant j’ai beau prier, crier, hurler, chanter même, je n’obtiens rien…
qu’une 4e loge. C’est dur de café2.
Mais je vous aime et j’avale la douleur non sans jeter
les hauts cris.
Juliette
1 Juliette fait un jeu de mot avec le titre d’un chapitre de Notre Dame de Paris, dont Louise Bertin avait tiré un opéra, La Esmeralda, qui sera créé le lendemain à l’Opéra de Paris.
2 Pour « c’est fort de café ! » : C’est exagéré, excessif, insupportable.
a « eu ».
b « fut ».
c « dépends ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
