« 14 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 134-135], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10132, page consultée le 23 janvier 2026.
14 novembre [1836], lundi, 11 h. ¾ du matin
Je suis vraiment d’une humeur chagrine et je sens que cela durera au moins
jusqu’après ce soir. Je ne t’ai vu hier que cinq minutes. Cette nuit moins encore,
sous prétexte de correspondance, de
distribution de billets1.
Permets-moi de te dire qu’il est au moins invraisemblable que tu prennes pour toi
l’ennui et la responsabilité de billets dont pas un n’a été
offert ni donné à une connaissance ou un ami à toi. Il me semble aussi que dans des
moments comme ceux-ci, tu pourrais te décharger du soin de répondre à des lettres
plus
ou moins insignifiantes. En supposant que tu ne veuilles pas donner la moindre peine
chez toi en chargeant de répondre à cette affluence
accidentelle de demandes de toutes sortes, le temps que tu consacres à cela m’est
enlevé. S’il ne s’agissait pour moi que de plaisir, je serais peut-être moins
observatrice, mais c’est de la vie, sans exagération et sans emphase. Je ne vis pas,
ou je vis si mal que je n’accepte pas la vie à cette condition de ne pas te voir,
ou
de ne te voir que quelques secondes au milieu de la nuit, tout cela pour laisser à
tous le temps d’être satisfaits. Je ne suis pas généreuse, moi, sans vous
parodier2.
D’ailleurs tout ce qui se passe depuis quelque temps
entre nous me prouve que vous m’aimez moins. Je suis bien décidée à ne pas laisser
éteindre votre amour, cette lampe si merveilleuse dont j’illuminais mon âme, faute
d’aliment. J’aime mieux souffler dessus tout d’un coup au risque de me retrouver dans
mon obscurité première. Tout ce que vous me faites souffrir tend à ce but là ; vous
le
savez sans aucun doute, aussi vous ne serez point étonné quand arrivera la
catastrophe.
Adieu. Où donc est la lettre de votre mascarade duchesse3 ? Il paraît
qu’elle est bien tendre, bien admiratrice et par conséquent bien précieuse puisque
vous me la cachez.
1 La Esmeralda, opéra de Louise Bertin sur un livret de Victor Hugo, inspiré de Notre-Dame-de-Paris, sera créé le soir-même à l’Opéra.
2 Juliette parodie la Tisbe dans Angelo tyran de Padoue.
3 Il pourrait s’agir de la duchesse d’Orléans.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
