« 2 décembre 1850 » [source : MVH, a8486], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e95, page consultée le 02 mai 2026.
2 décembre [1850], lundi matin, 9 h.
Bonjour, mon Victor bien aimé, bonjour, mon cher amour adoré, bonjour, comment vas-tu ce matin ? As-tu pensé un peu à moi hier ? Tu n’as pas eu trop froid en revenant ? Trois choses qui me préoccupent et qui m’intéressent au plus haut point. Sans parler de notre petite goinfrerie de ce soir que je ne fais que dans l’espoir de t’y attirer. Tâche, mon doux adoré, que cette espérance si longtemps désirée ne devienne pas une amère déception.
J’ai dit hier à Montferrier pour lui redonner un peu de courage que dès qu’il irait mieux nous lui ferions faire une petite culotte. Cela a paru le ravigotera un peu. Du reste il est bien changé et bien souffrant1. Cela ne l’a pas empêché pourtant d’être bien sensible à la pensée que tu as eueb pour cette pauvre Godillon qu’il adore2. À force de chercher hier un moyen prompt de lui venir en aide il a songé à lui donner le feuilleton critique de la musique dans Le Moniteur du soir3 à raison de cent francs par mois. Il prétend qu’il ne lui en coûtera pas plus d’être en déficit de treize centsc que de douze centsd francs par mois pour sa part à ce délicieux journal. Pour un mathématicien ce n’est pas trop mal calculer au profit de cette pauvre musicienne. Il m’a chargée de tous ses remerciements. Il lui fera écrire de nouveau à Mme de Girardin en se recommandant de ton nom dès qu’elle sera revenue de sa Brie4. En attendant jee t’aime, je te supplie de venir ce soir et je te prépare des bonnes choses pour t’allécher.
Juliette
1 M. de Montferrier souffre de la goutte.
2 Victor et Juliette ont assisté quelques jours plus tôt à un dîner chez les Montferrier durant lequel Juliette Godillon a donné un concert.
3 Le Moniteur du soir (anciennement connu sous le titre Le Moniteur parisien), est un journal bonapartiste dont M. de Montferrier est le gérant.
4 Juliette Godillon est originaire de Meaux.
a « ravigotter ».
b « eu ».
c « cent ».
d « cent ».
e « je je ».
« 2 décembre 1850 » [source : MVH, a8487], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e95, page consultée le 02 mai 2026.
2 décembre [1850], lundi matin, 11 h. ½
Mon Dieu que je vous aime, mon Victor, c’est au point que je m’en effraye moi-même car je sens qu’il n’y a en moi aucun contrepoids capable de me retenir à la vie le jour où vous ne voudrez plus de cet amour. Tout ne m’est rien sans vous. Vous m’êtes bien plus que la chair de ma chair, les os de mes os. Vous êtes mon âme tout entière. Je suis très triste en vous disant cela car je sens que cet amour de mes veines, ce sang de mon cœur se retirent peu à peu et que la vie m’abandonne en même temps que vos baisers et vos tendresses diminuent. Je ne devrais pas vous dire cela. À quoi bon ? Vous êtes un noble et généreux homme1 et vous faites votre devoir envers moi avec une générosité qui me tue comme un remède héroïque dans une maladie désespérée : loin de guérir il abrège la vie. Mais mon Dieu qu’est-ce que je dis là encore une fois ? Quel rôle de cantilène je vous rabâche là. En vérité on devrait m’engager pour jouer les premières comiques aux pompes funèbres et les Ozya de corbillards2.
Tenez parlons du balthazar b3 de ce soir cela nous fera du bien4. Voime, voime mais à la condition que vous y jouerez le premier
rôle et moi celui de la main[Dessinc
Pharès5………
Toto prends garde à toi. Baisez-moi et tâchez de dîner avec nous ce soir. En attendant je suis triste comme un hibou et je vous aime comme un chien. Je vous en donne une grande preuve dans ce hideux gribouillis, mélange de têtes de morts6 et de banquet d’Anacréon7.
Juliette
1 Écho à une réplique de Jane dans Marie Tudor (« […] j’ai là un ami, un noble et généreux ami […] » (Journée II, sc. 4).
2 Allusion à Alice Ozy. La formule se veut oxymorique, puisque la célèbre actrice fréquente les soirées festives de la capitale.
3 Dans le langage familier et par métonymie, un « balthazar » est un festin, un grand repas copieux. Le terme préfigure l’allusion que Juliette fait au festin de Balthazar dans son dessin.
4 Reprise détournée d’une phrase que Victor Hugo prononça lors d’un discours à la tribune du Luxembourg le 14 juin 1847 : « Tenez, parlons un peu de l’empereur, cela nous fera du bien ! », qui suscita une « vive et profonde adhésion » (Actes et Paroles, I). C’est à la suite de ce discours que Louis-Philippe autorisa la famille Bonaparte à rentrer en France.
5 Dernier mot de l’une des variantes orthographiques de l’inscription fatale (« Manè, Manè, Thecel, Pharès ») écrite par une main mystérieuse lors du festin de Balthazar, prédiction de sa mort et de la fin de son empire. – Ce mot fait partie du dessin de Juliette, qui montre une main de femme en train de le tracer.
6 Juliette insiste clairement sur le « s » final. Nous le maintenons donc malgré son emploi fautif.
7 Il faut lire une double allusion : celle aux poèmes amoureux qui célébraient le vin et l’amour, pour lesquels le poète Anacréon, spécialiste de la poésie de banquet, s’est fait connaître dans l’Antiquité ; et celle à la célèbre guinguette (« Le Banquet d’Anacréon »), située en face du Théâtre de la Porte-Saint-Martin, où les grisettes et les actrices des petits théâtres venaient se restaurer après le spectacle, dans une ambiance plus que légère. Juliette soupçonne Victor Hugo de fréquenter ce genre d’endroit.
a « Ozi ».
b « balthazard ».
c Juliette dessine une main droite de femme, à plat, tenant une plume entre le majeur et l’annulaire, en train d’écrire le mot « Pharès » suivi de points de suspension qui courent sur toute la ligne et sur la suivante.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
