« 15 juillet 1851 » [source : Leeds], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.875, page consultée le 26 janvier 2026.
15 juillet 1851, mardi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon toujours plus aimé petit homme, bonjour. As-tu réussi à prendre un peu
de repos cette nuit, mon pauvre bien-aimé ? Si on pouvait te faire des forces avec
de
l’amour et de l’admiration, je t’en donnerais à soulever le monde entier du bout de
ton cher petit doigt et ton corps deviendrait immortel comme ton génie.
Malheureusement tous mes sentiments sont stériles comme moi-même et ne peuvent te
servir à rien. Cette conviction de mon inutilité m’humilie et me rend la vie bien
lourde à porter et il ne faut rien moins que ma croyance dans un monde plus accessible
au dévouement des cœurs et des âmes pour me résigner à finir mon temps dans celui-ci.
Pauvre, pauvre bien-aimé, pourvu que tu sortes sain et sauf de ce combat dans
lequel on emploiera toutes les armes les plus déloyales pour t’épuiser avant la fin
de
la lutte. Je suis si malheureuse et si tourmentée qu’il m’est impossible de te parler
d’autre chose. Cependant j’aurais à te remercier de ta bonté qui est plus grande,
plus
douce et plus indulgente que jamais et que je sens à travers toutes les tristes
préoccupationsa de ma pensée, toutes les douleurs de mon
cœur et tous les découragements de mon âme. Merci, mon Victor, je te bénis, je
t’admire et je t’aime.
Juliette
a « préocupations ».
« 15 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 117-118], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.875, page consultée le 26 janvier 2026.
15 juillet 1851, mardi matin, 11 h.
J’étais désolée ce matin en voyant le temps plein de menace et de mauvaise humeur. Dans ce moment-ci il me semble qu’il se déride un peu et qu’il te fera bonne mine au moins pour le reste de la journée, ce qui me rend moi-même moins triste et moins maussade. Pauvre petit homme, n’oublie pas les recommandations de Cabarrus, ne te fatigue pas, mange bien et ménage-toi en toute chose. Je voudrais, pour des années de ma vie, que les trois ou quatre jours qui vont suivre soient déjà dans le passé et savoir que tu n’es pas plus souffrant qu’aujourd’hui. Je ne demande plus à assister à la lutte puisque je vois que c’est impossible mais je donnerais tout au monde pour qu’elle fût terminée. Mon Dieu quel fastidieux rabâchage et comme cela peut t’intéresser tout ce que je te dis là. Pardonne-moi, mon pauvre bien-aimé, de n’avoir pas l’esprit de mon cœur, et ne sois pas honteux de l’indigence de mes pensées. Je t’aime trop pour ne rien réserver en propre. Je t’aime avec une imprévoyante prodigalité qui m’empêche de rien garder et de rien acquérir en dehors de mon amour. Cela n’est ni très prudent ni très raisonnable au point de vue même de mon bonheur qui est de te plaire, de vivre et de mourir pour toi.
Juliette
« 15 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 119-120], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.875, page consultée le 26 janvier 2026.
1851, 15 juillet, mardi après midi, 3 h. ½
Cette fois c’est bien par égoïsme pour moi-même, mon doux bien-aimé, que je te
supplie de ne pas venir ce soir pour peu qu’il y ait la moindre humidité ou le plus
petit vent dans l’air. Si tu savais à quel point ta santé est nécessaire à la mienne,
à mon bonheur et à ma vie tu comprendrais cette acre sollicitude qui me fait préférer
la prudence même exagérée, à la joie ineffable de te voir et d’abreuver mon âme à
ton
souffle. Tu ne peux pas te méprendre non plus sur le sentiment qui me fait refuser
l’occasion que tu m’offres quelquefois d’aller te voir chez toi. Certes, si ta noble
et digne femme pouvais voir au fond de mon cœur quelle nature d’amour et de dévouement
j’ai pour toi, loin de s’en trouver offenséea elle m’en remercierait peut-être et me pardonnerait
à coup sûr ce manque de respect apparent pour sa maison et pour sa personne. Mais,
comme il n’est donné qu’à Dieu de voir toute choseb dans son vrai jour, je m’abstiens d’aller chercher cette
joie et j’attends que tu puissesc me l’apporter volontairement.
Je te remercie pourtant et avec
tout ce que j’ai de plus reconnaissant et de plus tendre de me l’offrir et de paraître
le désirer. Si tu savais combien j’ai besoin de toutes les marques d’affection que
tu
me témoignes, même celles dont je ne peux pas profiter, tu comprendrais le bien
qu’elles me font chaque fois qu’elles m’arrivent. Merci, mon bien-aimé, merci. Tu
es
aussi grand par la bonté que par le génie, merci. Je ne sais pas encore si j’irai
à
Sablonville1 tantôt. Il me semble que je suis mieux
ici pour penser à toi et pour t’aimer. La seule attraction qui me vienne du dehors
c’est L’Événement de ce soir. Si j’y cède j’irai pour avoir
le prétexte de l’acheter en rentrant. Sinon je resterai chez moi à te désirer, à
t’aimer et à te bénir.
Juliette
1 Les amis de Juliette Drouet et Victor Hugo, Émilie et Victor Sarrazin de Montferrier, possèdent une maison à Sablonville.
a « offenser ».
b « toutes choses ».
c « puisse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
