« 6 avril 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 96-97], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e472, page consultée le 05 mai 2026.
6 avril [1850], samedi matin, 8 h.
Bonjour mon tout adoré, bonjour, mon pauvre sublime bien-aimé, bonjour. Comment vas-tu ? Ta nuit a-t-elle été meilleure que les autres ? La fatigue et l’agitation ne t’ont-elles pas empêché de dormir ? Quand je pense à l’admirable discours, si religieux, si noble, si dévoué et si conciliant que tu as prononcé hier, au risque de ta santé, quand je pense aux stupides fureurs qu’il a provoquées, aux ineptes et violentes interruptions qu’il a excitées, je n’ai pas assez de haine, de mépris et de dégoût pour la vie politique 1 . Je trouve révoltant qu’un homme comme toi puisse être en butte à toutes les turpitudes des partis. Je trouve odieux, abominable et infâme que des misérables, sans talent, sans esprit et sans cœur osent lutter avec toi et soient écoutés avec attention, là où tu es couvert d’imprécations de toutes sortes. Vraiment mon pauvre adoré, plus je vois ce que c’est que la vie politique, plus je regrette le temps où tu n’étais que le poëte Victor Hugo, mon sublime bien-aimé, mon amant rayonnant et divin. J’admire ton courage, ton abnégation et ton dévouement, mais je souffre dans ce que j’ai de plus tendre, de plus respectueux et de plus sensible quand je te vois livré aux bêtes de ce cirque politique, mille fois plus féroces et mille fois plus bêtes que celui de l’antique Rome. Aussi, mon Victor bien aimé, j’ai pris en horreur, non seulement tes antagonistes, mais la forme de gouvernement qui t’impose cette vie de Sisyphe. Si j’avais la puissance de la changer je t’assure que je n’hésiterais pas, quand je devrais te priver à tout jamais de tes droits de citoyen. Malheureusement je ne peux rien que détester cordialement tous ceux qui font obstacle à l’œuvre de courage, de dévouement et de miséricorde que tu as entreprise, te plaindre, te bénir, t’admirer et t’aimer de toute mon âme.
Juliette
1 La veille, Victor Hugo est monté à la tribune et s’est opposé au projet de loi sur la déportation, proposé par le nouveau ministre de la Justice Rouher. Au nom de l’humanité, l’orateur républicain se bat contre ce qu’il perçoit comme une peine de mort dissimulée. Dans sa démonstration, il souligne la versatilité de l’histoire en rappelant le parcours du Prince Président. « Qui est-ce qui gouverne en ce moment ? Le prisonnier de Ham. Faites des lois de proscription maintenant. » Victor Hugo est hué par l’ensemble de la droite, y compris par les bonapartistes. (« La Déportation », dans Victor Hugo, Œuvres complètes, tome Politique, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », p. 228.)
« 6 avril 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 98-99], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e472, page consultée le 05 mai 2026.
6 avril [1850], samedi midi
Si je pouvais espérer qu’en prenant ton rhume, je t’ai guéri de toutes tes autres indispositions, mon pauvre amour, je ne me plaindrais pas, bien au contraire, mais si tu es encore souffrant, si tu tousses et si tu as toujours mal aux entrailles, je me récrie et je trouve parfaitement absurde ce double emploi de nos santés ou plutôt de nos MALADIES. Je suis rentrée chez moi hier au soir assez mal en point et surtout très agitée des suites de la journée et de la lecture de ton admirable discours. J’ai très peu dormi et je m’aperçois ce matin que je suis très courbaturée, très visqueuse et très fiévreuse. Je ne sais pas si je pourrai t’accompagner à l’Assemblée, même en voiture ; après cela
2e feuille, 6 avril [1850], samedi après-midi
dès que je t’aurais vu, je me sentirai reverdir sur ma vieille tige et ragaillardira dans toute ma carcasse de Juju. Pourvu que de ton côté, mon pauvre bien-aimé, tu ne sois pas plus malade ? Cette crainte, qui n’est peut-être que trop fondée, contribue à m’agiter et à m’exaspérer les nerfs au dernier point. Mon Dieu, quand donc pourrai-je t’aimer tranquillement, dans le calme, dans la retraite, ma main dans ta main, mes yeux dans tes yeux et mes lèvres sur ta bouche ? Quand pourrons-nous sourire à l’amour et au soleil ? Saluer les arbres qui fleurissent et écouter les cancans des petits oiseaux dans les branches ? Je donnerais tous les Montalembert1 les plus éloquents pour le paisible âne de meunier qu’on rencontre sur la route. Je donnerais tous les tribuns, moins UN, pour la plus petite bête à bon Dieu que je vois dans ce moment-ci sur mon rosier. Je donnerais tout ce qui me reste à vivre pour un jour de bonheur.
Juliette
1 Montalembert est l’un des plus virulents attaquants de Victor Hugo.
a « regaillardir ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
