5 avril 1850

« 5 avril 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 93-94], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e429, page consultée le 02 mai 2026.

XML

Bonjour, toi, que j’aime, bonjour, mon pauvre amour, bonjour, comment vas-tu ce matin ? Probablement bien fatigué et bien agité ? Heureusement que tu touches au terme de ton supplice, au moins pour la moitié, car enfin après ces deux discours sur la déportation et sur la presse, il me semble que tu auras bien acquis le droit de te taire et de te reposer 1  ? Aussi j’attends avec une double impatience ces deux discours pour la tranquillité que tu en tireras d’aborda et pour le bonheur que j’aurai à les lire. Et quoique tu en dises, mon cher amour, je voudrais être tantôt à la séance au moment où tu parleras. Ce désir n’est pas de la simple curiosité, c’est un besoin irrésistible, le même que j’éprouverais si je te sentais en danger ou malade loin de moi. Il me semble que si je pouvais être auprès de toi j’empêcherais de certaines choses, et puis enfin le mal le plus affreux vu de près vaut mieux que les angoisses de l’incertitude. Tout cela ne fait pas que tu veuilles me laisser aller à cette séance ni à toutes celles où tu parleras, et je n’insiste pas pour vaincre ta répugnance parce qu’avant tout je ne veux pas ajouter à tes préoccupationsb celle de me savoir là en proie à toutes les émotions les plus diverses. Ainsi, mon petit homme, je ne t’en parlerai plus et je me résignerai de mon mieux à rester dans mon coin quand je voudrais être où tu es. Tâche de ton côté de ne pas te fatiguer outre mesure. Laisse brailler ces oies tant qu’elles voudront et n’essaye pas de lutter de poumons avec ces stupides et systématiques interruptions 2 . Songe qu’il n’y a pas de lois, quelquec bonnes qu’elles soient, ou quelqued mauvaises qu’elles puissent être, qui vaillent un seul de tes cheveux. C’est mon opinion et c’est aussi celle de la France et du monde entier. Ménage-toi et laisse braire les ânes de l’Assemblée à ton aise. Je te baise de l’âme.

Juliette


Notes

1 Durant l’année 1850, Victor Hugo mène plusieurs combats, notamment contre la loi de déportation – qui prévoit d’envoyer les condamnés politiques à Madagascar ou aux Marquises – et pour la liberté de la presse. Alors qu’il prononce en ce jour du 5 avril, son discours contre le projet de loi de déportation, présenté par le nouveau ministre de la Justice Rouher, Victor Hugo n’est qu’au milieu de sa lutte pour obtenir la liberté de la presse. Lui qui avait consenti à exprimer, le 23 mars 1850, son opposition face au rétablissement du timbre et du cautionnement, décidera de monter à la tribune le 9 juillet 1850, afin de défendre la liberté de la presse.

2 Depuis juin 1849, Victor Hugo est systématiquement hué et apostrophé par la droite durant ses discours prononcés à l’Assemblée.

Notes manuscriptologiques

a « Dabord ».

b « préocupations ».

c « quelques ».

d « quelques ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.