« 16 juin 1864 » [source : BnF, Mss, NAF 16385, f. 163], transcr. Marie-Laure Prévost, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d19e511, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 16 juin [18]64, jeudi matin, 5 h. ½
Où es-tu, mon doux adoré, mes yeux et mon âme te cherchent en vain ; tu n’es plus là pour me sourire, c’est fini, je ne reverrai plus ce cher petit lucoot d’où tu m’envoyais de si bons baisers et des menaces si tendres. Je suis seule maintenant dans ma belle maison ; seule pour toujours et il n’y a plus de chance de rapprochement pour moi dans cette vie. Je ne vivrai plus jamais dans ton intimité immédiate comme je le faisais depuis huit ans. Tu auras beau tâcher de combler la distance de nos deux maisons1 en venant plus souvent me voir dans la journée, l’écartement entre nos deux existences n’en subsistera pas moins. Je le sens à la tristesse noire que j’éprouve ce matin. Je donnerais cent mille millions de maisons et de palais et l’univers avec pour le petit coin d’horizon dans lequel mon cœur plongeait jour et nuit. Je m’en veux d’avoir la lâcheté de consentir à changer mon bonheur de tous les instants, pour un semblant de santé dont je n’ai plus que faire. Je suis punie par où j’ai péché. Mon pauvre adoré, j’ai la mort dans l’âme, je te demande pardon, je voudrais pouvoir te sourire mais cela m’est impossible en ce moment. Pardonne-moi, je t’aime trop. J’espère que tu as passé une bonne nuit. J’espère que tu auras regardé ma pauvre maison vide et éteinte et que tu lui auras donné un regret. J’espère que tu m’aimes et que tu t’aperçois de mon absence. Que Dieu te préserve de tout mal, mon doux bien-aimé et que ton amour me reste entier et intact de loin comme de près. Je te bénis et je t’adore. Je baise tous nos chers souvenirs un à un avant de te les envoyer dans l’espace.
1 Victor Hugo s’y emploie, en effet : ce même jour, il note dans son carnet : « à cause de l’emménagement nous dînons chez moi depuis hier 15. nous y dînerons jusqu’à ce que l’emménagement soit terminé. nous dînons dans la serre. » (CFL, t. XII, p. 1461)
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle emménage dans Hauteville II, que Hugo achète pour elle, et dont il soigne la décoration.
- 14 avrilWilliam Shakespeare.
- 16 avrilAchat du 20, Hauteville pour Juliette, qui y emménagera deux mois plus tard. La famille Hugo y avait résidé avant d’emménager à Hauteville-House. Juliette en avait signé le bail de location le 19 mai 1863.
- 5 maiPar testament, Juliette Drouet institue Victor Hugo son légataire universel, et à défaut, les enfants de ce dernier. Elle nomme Victor Hugo son exécuteur testamentaire, et à défaut, Charles, puis François-Victor.
- 15 juinPremière nuit de Juliette Drouet au 20, Hauteville.
- 25 juilletElle pend la crémaillère dans sa nouvelle maison.
- 15 août-26 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
