20 juin 1850

« 20 juin 1850 » [source : MVH, α 8399], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e1102, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon tout bien-aimé, bonjour depuis la première jusqu’à la dernière minute des vingt-quatre heures qui vont s’écouler entre ce bonjour-ci et l’autre à venir. Mes formules d’amour ne sont guère plus variées que les bornes de mon existence, elles tournent trop sur elles-mêmes, courant après le bonheur et n’attrapant que la monotonie, exercice peu amusant de quelque façon qu’on s’y prenne. Hier je t’ai vu en tout dix minutes pendant lesquelles tu as écrit. Aujourd’hui je ne te verrai peut-être pas encore davantage mais cela ne m’empêche pas de te souhaiter du fond de mon pauvre cœur ennuyéa et découragé : bonjour, beau jour et bonheur.

J’ai trouvé nos cousins un peu moins blaireux hier et se disposant plus que jamais au fameux PICHE-NICHE de dimanche. On m’a demandé si j’en serais et quelle serait mon heure ? J’ai répondu à tout hasard et pour ne pas faire obstacle aux projets de ces braves gens, me réservant d’ailleurs intérieurement pour toutes les éventualités possibles où je pourrais te voir. Je suis même encore invitée à dîner aujourd’hui, comme je l’étais hier, comme je le serai probablement demain. Mais l’espoir de vous voir me fait donner la préférence à mon pot-au-feu, sans égards pour les melons, les Lacombe, les primeurs de toutes sortes, les bons vins et autres Falempin1 plus ou moins embouteillés. Cette dépravation de goût ne me fait pas honneur très certainement, mais elle est indispensable à mon existence.

Juliette


Notes

1 Gabriel Falempin , avocat et homme de presse, travaillait pour L’Illustration.

Notes manuscriptologiques

a « ennuié », graphie ancienne.


« 20 juin 1850 » [source : MVH, α 8400], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e1102, page consultée le 01 mai 2026.

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Je ne sais pas si tu as l’intention de m’emmener aujourd’hui, mon petit homme, mais je sais que j’attends ce stupide médecin et qu’il ne vient pas. J’aurais voulu le voir pour savoir si je ne pouvais pas enfin supprimer l’usage de la pommadea et me borner au sirop et à la poudre purgative. Mais s’il ne vient pas et que tu veuilles m’emmener je me laisserai faire sans le moindre scrupule et avec emportement. Il faut pourtant que je reprenne mes habitudes de toutou car autrement vous finiriez par ne plus me reconnaître, même sous la forme chien.

Demain je serai à ce triste rendez-vous annuel1 d’où je reviendrai plus seule et plus désespérée que jamais. Je n’ose pas te prier de venir me chercher car, outre que je serai très fatiguée, je serai une bien maussade compagnie. Je rentrerai chez moi et je t’y attendrai en t’aimant de toutes mes forces et de toute mon âme. Tâche d’y venir plus tôt et d’y rester plus longtemps que tu le fais depuis que la politique absorbe tous tes instants. C’est la seule et suprême consolation que tu puissesb me donner. Tu es si bon que je suis sûre d’avance que tu feras tout ton possible pour me la donner. Pauvre cher adoré, sois béni, sois heureux autant que tu es bon, grand et sublime. Si l’amour d’une pauvre femme comme moi pouvait se transformer en bonheur pour toi, tu n’aurais rien à envier à Dieu lui-même.

Juliette


Notes

1 Claire Pradier , la fille de Juliette, mourut et fut inhumée à Auteuil le 21 juin 1846. Sa dépouille fut ensuite transportée à Saint-Mandé, conformément à son vœu.

Notes manuscriptologiques

a « pomade ».

b « puisse ».


« 20 juin 1850 » [source : MVH, α 8401], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e1102, page consultée le 01 mai 2026.

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Ce que j’avais prévu est arrivé. Ce soir, mon adoré, j’ai rompu avec les Montferrier à propos de cet atome crochu et hideux qu’on appelle Lacombe. La chose est venue au sujet de Mme de Girardin et de son mari, qui ne s’en soucient guère tous les deux, mais j’avais depuis longtemps un arriéré de rancune et de dégoût que je viens de lui payer, à ce minuscule crétin1. Mais comme Mme de Montferrier et son mari ont cru devoir prendre parti pour ce minuscule gredin, j’ai cru que je devais m’abstenir à l’avenir de leur donner cette peine et je me retire d’eux, non sans regrets, je l’avoue, car j’étais très sensible à leur accueil jusqu’à présent si bienveillant, si empressé et si cordial. Mais d’un autre côté j’étais souvent embarrassée et quelquefois blessée et indignée par leur entourage. Il vaut mieux en somme que ce soit eux qui viennent me voir quand et comment ils voudront chez moi, que de m’exposer à des froissements de mauvais goût en retournant chez eux. Voilà ce que je viens de leur écrire séance tenante, avec tous les égards et tous les ménagements dus à une ancienne et cordiale amitié.

Vois, mon adoré, que j’avais bien deviné ce qui arriverait dans un temps donné, l’événement d’aujourd’hui le prouve suffisamment. Du reste je n’en suis pas fâchée au point de vue du respect, de la vénération et de l’adoration que je professe pour toi. Il me semblait souvent que j’étais la complice tacite de toutes les balivernes, de toutes les turpitudes qui se débitaient tous les soirs. Maintenant je rentre dans mon atmosphère honnête et j’en suis bien aise, car j’ai besoin de respirer, mon amour, sans le mélange des miasmes putrides de l’envie.

Juliette


Notes

1 Un ami des Montferrier , Lacombe , tient des propos réactionnaires contraires aux principes de Hugo, qui mettent Juliette dans une position délicate et occasionne des dissensions vives.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.