« 7 juin 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 149-450], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e153, page consultée le 01 mai 2026.
7 juin [1850], vendredi soir, 6 h. ½
Vous ne vous apercevez pas combien je suis en retard envers vous, mon petit homme, mais moi qui n’ai pas la même indifférence que vous pour tout ce qui regarde mes affaires de cœur je m’en aperçois très bien et je commence à trouver le temps furieusement long depuis avant-hier que je ne vous ai pas griffouillé une seule patte de mouche. Aussi je compte m’en donner pendant quatre feuilles inclusivement et sans désemparer à moins que vous ne veniez m’interrompre, ce que je n’ose pas espérer avec les préparatifs de votre gala. Convenez que je suis une pauvre femme bien partagée depuis que vous ne m’aimez plus ? Tantôt c’est la politique, vos affaires de théâtre, vos devoirs de famille, puis quand vous avez épuisé tout cela viennent les dîners chez Robelin, les Balthazars chez vous, les procès de L’Événement1 et les saute-embarques de Victor qui ne sont pas plus amusants que le carabinier de Charles. Tout cela pour ne pas avouer ingénieusement que vous ne m’aimez plus et que vous préférez tout à moi. Je me rends bien compte de cela, mon pauvre bien-aimé, et je me trouve bien peu généreuse de vous forcer à prendre tous ces longs détours pour me fuir et pour m’éviter. Il y a des moments où je me trouve si ridicule que je m’en fais honte à moi-même et que je suis tentée de m’enfuir bien loin hors de la portée de tes affaires, de tes plaisirs et de ton bonheur. Il y en a d’autres où l’amour l’emporte sur la vergogne et où je reste pour m’imposer de force à toi. Ces moments-là ne sont pas les plus heureux, je t’assure, et je ne sais pas si, tout bien considéré, je n’aimerais pas mieux te débarrasser de moi.
Juliette
1 En avril 1850, alors que la police interdit la vente du journal sur la voie publique, les créateurs de L’Événement décident de recevoir des abonnements et de distribuer leurs feuilles à domicile. Nous n’avons pas connaissance, en revanche, de procès qui impliqueraient le journal des fils de Victor Hugo à ce moment-là.
« 7 juin 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 151-152], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e153, page consultée le 01 mai 2026.
7 juin [1850], vendredi soir, 7 h.
Tu n’es pas au bout, mon pauvre bien-aimé, je t’ai déjà prévenu que je ne te ferais grâce d’aucune de mes quatre élucubrations, de quelque nature qu’elles soient. Je pousse même l’indélicatesse jusqu’à t’écrire en double quoique ce ne soit pas de JEU. C’est une manière de te faire payer ta patience et ta résignation usurairement pour les deux jours de crédit que je me suis fait à moi-même. Du reste, mon cher adoré, ce sera une bien faible compensation à la tristesse et au vide que ton absence fait de plus en plus dans ma vie et dans mon cœur, car je vois bien que tu ne viendras pas ce soir malgré ta promesse. Je ne t’en veux pas, mon doux bien-aimé, pas plus que je n’en veux à la nuit qui vient, au bonheur qui s’en va, à l’amour qui s’éteint, à ma jeunesse qui est morte. Tout cela est fatal, inévitable, tant pis pour les cœurs attardés quand l’ombre se fait autour d’eux avant d’avoir atteint le terme de toute chose : l’indifférence et la mort. Mais qu’est-ce que je te conte là, mon Dieu, et quel drôle de hors-d’œuvre j’apporte à ton souper d’aujourd’hui. Heureusement que tu ne liras pas tous ces vieux rabâchages moisis et rancis avant d’avoir épuisé toutes les joies de ton festin de ce soir. C’est sans doute ce qui me donne le courage de déblatérer à mon aise puisque je suis sûre que dans aucun cas cela ne peut te troubler.
Juliette
« 7 juin 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 153-154], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e153, page consultée le 01 mai 2026.
7 juin [1850], vendredi soir, 7 h. ½
Puisque je ne te verrai pas ce soir, mon adoré bien-aimé, je veux que mes pensées les plus douces et les plus tendres planent sur ta fête ce soir et lui servent de bénédicité et de grâces. Je veux que tu sois heureux, mon pauvre bien-aimé, et que mon souvenir t’apparaisse dans un sourire et non dans un remordsa. Sois heureux, mon bien-aimé, sois bénis si tu m’es fidèle, je te donne ma part de joie en ce monde pour ajouter à la tienne. Je te la donne sans en rien vouloir que ton amour en échange. Mon Victor adoré, pense à moi, regrette-moi et aime-moi. Je ne crois plus possible que tu viennes maintenant car l’heure est trop avancée et tu dois avoir besoin de surveiller la petite goinfrerie que tu donnes ce soir. De mon côté j’étais invitée à dîner chez Mme de Montferrier ce soir mais j’ai refusé dans l’espoir que je te verrais un peu ce soir quand tu sortirais de la séance. Je ne le regrette pas autrement que parce qu’il faudra que j’accepte demain ce que j’ai refusé aujourd’hui pour ne pas blesser l’empressement de ces braves gens qui ne savent quelle chère me faire. Si j’avais pu prévoir que tu ne pourrais pas venir, j’y serais allée ce soir et je t’aurais attendu demain. Du reste c’est encore ce que je ferai très probablement.
a « remord ».
« 7 juin 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 155-156], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e153, page consultée le 01 mai 2026.
7 juin [1850], vendredi soir, 8 h.
Si j’étais sûre que tu ne viendras pas du tout ce soir, mon cher petit homme, j’irais faire un tour chez les Montferrier pour avoir le prétexte de passer devant ta maison et pour leur dire en même temps de ne pas compter sur moi demain, mais je serais si triste et si malheureuse si par impossible tu venais en mon absence que je n’ose pas m’absenter. J’aime encore mieux t’attendre inutilement que de manquer par ma faute une seule occasion de te voir. Tâche, mon adoré Toto, de ne pas trop me trahir ce soir et de penser un peu à moi. Si tu savais combien je serai triste et malheureuse tout le temps que je te saurai l’Amphitryon de ces péronnelles juives1, tu aurais quelque pitié de moi et tu aurais un peu plus de retenue et de scrupules dans tous les galants épanchements dont l’hospitalité sera le prétexte ce soir. En attendant je souffre déjà tous les tourments de la jalousie. Je voudrais être morte pour me soustraire à cet affreux ridicule d’une vieille maîtresse abandonnée. Je ne sais qui me retient car au fond de l’âme ce n’est pas le courage qui me manque.
« 7 juin 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 157-158], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e153, page consultée le 01 mai 2026.
7 juin [1850], vendredi soir, 9 h.
Je rétracte tout ce que je t’ai dit de bête et de méchant tout à l’heure, mon pauvre doux adoré, je t’en demande pardon à genoux et je veux que ton cœur soit bien tranquille en pensant à moi. Cher adoré bien-aimé, depuis que je sais que tu as un sujet de tristesse ce soir dans ta maison je n’ai pas assez de prières, pas assez de tendresses, de sollicitudes et d’adoration pour éloigner de toi ce petit chagrin de famille. J’espère que ton Charlot reviendra de lui-même à la raison et qu’il ne voudra pas attrister cette petite fête intérieure par une absence inexplicable. Je prie le bon Dieu de lui inspirer ce soir un bon mouvement de raison afin que toi et ta pauvre femme n’ayez aucune amertume au fond de vos cœurs ce soir. Si on pouvait donner des années de sa vie pour donner une soirée de bonheur à ceux qu’on aime, vous seriez bien heureux ce soir car je les donnerais sans marchander et autant qu’on en voudrait prendre en échange de votre bonheur à tous. Malheureusement ces marchés-là n’ont pas cours dans cette vie, c’est ce qui me fait craindre que tu ne sois ce soir plus triste et plus malheureux que tu n’oseras le paraître ; et pourtant, mon pauvre bien-aimé, il n’y a personne au monde plus digne que toi de tous les bonheurs et de toutes les adorations. Je le sais bien moi qui t’admire, qui te vénère et qui t’adore depuis 17 ans.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
