« 21 mai 1875 » [source : BnF, Mss, NAF 16396, f. 130], transcr. Véronique Heute, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8595e642, page consultée le 01 mai 2026.
Paris, 21 mai [18]75, vendredi matin, 7 h.
Cher bien-aimé, je fais prendre les devants à ma restitus ce matin dans l’espoir de hâter et de stimuler ton cœur à m’écrire ma chère petite lettre de fête. Je l’attends tout âme dehors ; tâche de ne pas me la faire attendre trop longtemps. J’espère que nous serons tout à fait entre nous ce soir et que nous pourrons faire notre promenade accoutumée. Quant à te demander de la prolonger au-delà de l’heure que tu as toi-même mesurée, je ne le ferai jamais dans la crainte d’être inopportunea. Toi seul, mon grand bien-aimé, peut savoir quand il te convient de la faire. Je ne t’en remercie pas moins de m’avoir laissé la faculté de te le demander au besoin. Je n’ai pas eu le temps de te dire que j’avais vu Louis hier et que sa femme, qui est encore un peu souffrante, ne sera pas des nôtres dimanche, ce qui te permet de disposer de sa place à ta table. Je t’en préviens d’avance afin que tu aies le temps d’inviter qui tu voudras et tu n’as que l’embarras du choix parmi tous ceux qui t’admirent et qui t’aiment.
Ma lettre, ma petite lettre, ma chère petite lettre, quand viendra-t-elle la paresseuse, l’indifférente, la méchante, la désirée, l’adorée, la bénie ??? Les minutes me semblent des heures et mon corps ne peut plus tenir en place. Ma lettre ! Ma lettre ! Ma lettre !
a « inoportune ».
« 21 mai 1875 » [source : BnF, Mss, NAF 16396, f. 131], transcr. Véronique Heute, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8595e642, page consultée le 01 mai 2026.
Paris, 21 mai [18]75, vendredi soir, 4 h. ½[Le signe # est apposé entre la date et le texte de la lettre.]
Je suis punie par où j’ai péché, mon pauvre bien-aimé, et je ne peux m’en prendre qu’à moi-même du chagrin que je t’ai fait et que je me suis fait. J’en serais inconsolable si je ne sentais pas ton amour et le mien grandir et s’affirmer de plus en plus dans ces terribles épreuves de la jalousie et du doute dont la mort seule pourra nous délivrer tout à fait quand nous ne serons plus que deux âmes soudées l’une à l’autre pour l’éternité. Jusque-là, mon pauvre génie divin et adoré, il faut te résigner à souffrir encore par ma faute puisque je ne peux pas t’aimer autrement que comme une femme et non comme un ange. Tu as bien fait de t’éloigner au plus vite de ma triste maison et je te remercie de m’infliger cette pénitence, hélas ! trop méritée. J’accepte ton absence précipitée comme unea juste expiation de mon crime. J’espère que tu rencontreras sur ton passage toutes les tendresses que j’ai euesb la folie de jeter aux quatre vents et que tu auras la miséricordieuse générosité de me les rapporter toutes ce soir. Les pensées écrites par toi sont des âmes ailées dont mon cœur est le colombier. Un accident peut quelquefois les en éloigner mais elles sont tenues d’y revenir toujours. Je les appelle, je les espère, je les attends. En attendant veille sur toi, mon cher bien-aimé, car tu as encore manqué d’être renversé (pour ne pas dire : tué) par une voiture ; c’est la seconde fois depuis un an1, ce qui vaut la peine que tu y fassesc attention. Je suis si malheureuse aujourd’hui que je vois tout menaçant et tout noir pour ta vie et pour la mienne et pourtant je ne t’ai jamais plus aimé.
1 Le 29 août 1874, Juliette avait failli passer sous une voiture à cheval, et s’en était sortie avec quelques contusions. Quelque temps auparavant, Hugo s’était cogné à une poutre dépassant d’une charrette de charpentier.
a « un ».
b « eu ».
c « fasse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils font un bref séjour à Guernesey pour récupérer des affaires.
- 19-28 avrilSéjour à Guernesey.
- 4 octobreIls vont sur la tombe de Claire à Saint-Mandé.
