« 17 juin 1875 » [source : BnF, Mss, NAF 16396, f. 155], transcr. Véronique Heute, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8215e638, page consultée le 06 août 2026.
Paris, 17 juin [18]75, jeudi matin, 8 h.a
Bonjour, mon ineffable grand bien-aimé, bonjour je t’adore et je te bénis. J’espère que ta nuit a été aussi bonne que la mienne et que rien ne laisse à désirer dans ta santé et dans ton cœur pas plus que dans les miens. La journée promet d’être belle, même avec le diabétique1 Saint Médard. Mais, quelque temps qu’il fasse, je ne sortirai pas aujourd’hui à cause de ton grand gala de ce soir. La cuisinière est déjà en retard ce matin et je ne serais pas tranquille si je n’étais pas là tantôt pour l’aiguillonner. Je viens de lire l’article en épreuve d’Edmond Texier qui doit paraître aujourd’hui même dans Le Siècle2. Il est très beau et très bon et surtout plein de cœur. Il me semble que ce serait le cas de l’inviter à dîner dimanche prochain ; qu’en dis-tu ? Il n’y aurait d’embarrassant à cela que la préséance des places à cause de Meurice et de Vacquerie. À toi de résoudre la difficulté ; moi je ne peux que te la signaler et te dire : – choisis si tu peux. – En attendant que tu en décidesb, je pense, non sans scrupule, à te prier de préparer d’avance le nombre de vers qui doivent remplacer l’épitaphe ridicule qui déshonore par son latin de portier celle que tu as apothéosée dans tes vers sublimes3. Nous n’avons plus que quatre jours d’ici au 21 juin4. C’est pourquoi je te prie d’y songer d’ici là. Cher adoré bien-aimé, sois béni et tous ceux que tu aimes avec toi.
1 Juliette Drouet a voulu dire « diurétique ». Elle applique neuf jours après le dicton qui dit : « S’il pleut à la Saint-Médard [8 juin], il pleut quarante jours plus tard, à moins que Saint-Barnabé [11 juin] ne lui coupe l’herbe sous le pied. » (Pierre Collombert, Alain Baraton et Émile Perro, Paysans : 366 proverbes et dictons au rythme des saisons, Romagant, De Borée, 2006, p. 7).
2 Le Siècle : créé en 1836 par Armand Dutacq, ce quotidien monarchiste et libéral doit ses premiers succès à ses chroniques littéraires où s’illustrent notamment Charles Nodier, Alphonse Karr ou Honoré de Balzac, qui y publie plusieurs œuvres. Républicain modéré en 1848, le journal connait son apogée sous le Second Empire, en dépit de son opposition à la politique intérieure du régime. Il soutient Thiers. Quotidien favori de la bourgeoisie libérale, il se remet difficilement d’une interruption de parution durant la guerre de 1870, et subit la concurrence de quotidiens plus modernes comme Le Petit Journal. De 1874 à 1876, il est animé par Jules Simon ce qui n’empêche pas son net déclin. Il perd sa place de quotidien de premier ordre avec le premier conflit mondial, et finit par cesser de paraître en 1932 (Gallica).
3 Juliette Drouet parle de l’inscription de Victor Hugo qu’elle veut faire graver sur la tombe de sa fille. C’est un quatrain qui appartient au poème « Claire », écrit en décembre 1846 et publié en 1856 dans Les Contemplations (VI, 8) : « Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise ! / Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été ! / L’astre attire le lys, et te voilà reprise, / Ô vierge, par l’azur, cette virginité ! » (CFL, t. IX, p. 325-328).
4 Jour anniversaire de la mort de Claire Pradier, la fille de Juliette Drouet.
a Juliette Drouet écrit sur du papier à lettres de Victor Hugo avec la lettre « H » apposée au centre de la troisième page.
b « décide ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils font un bref séjour à Guernesey pour récupérer des affaires.
- 19-28 avrilSéjour à Guernesey.
- 4 octobreIls vont sur la tombe de Claire à Saint-Mandé.
