« 9 octobre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 396-397], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d7236e187, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 9 octobre 1853, dimanche soir, 4 h.
Je n’ai pas le droit de te reprocher d’être en retard, mon pauvre doux adoré, puisque moi-même je t’en donne le mauvais exemple, à mon cœur défendant. Aussi, mon bien aimé, je me hâte de remplir mon devoir d’amour, pendant que de ton côté peut-être tu t’acquittes d’occupations moins doucesa. Du reste, mon cher petit homme, cela ne m’empêche pas d’avoir chez moi les mines les plus en plus renfrognées de la jeune Suzarde laquelle trouve exorbitant de me rendre chez moi le moindre service, surtout le DIMANCHE. Cette créature ne s’aperçoit pas que pour lui laisser le temps d’aller chez toi faire une besogne après tout très facile et très sommaire et très lucrative, je me suis peu à peu substituée à elle dans le service de ma propre maison pendant qu’elle profite de revenant-bonb1, très copieux, qui s’ajoutent à des gages fort gros. Quant à moi, plutôt que de subir ces exigencesc de plus en plus outrecuidantes, j’aimerais mieux me passer toute ma vie de servante et même, si tu m’en croyais, tu me laisserais m’en expliquer avec elle une fois pour toutes. En somme, il n’est pas juste que je supporte à la fois le poids de ma maison et les mauvaises humeurs inexplicables de cette fille sans raison, sans affection et sans gratitude. Voilà, mon doux amour, ce que je te dirai tout à l’heure si tu as le temps de m’écouter avec la résolution prise d’avance de me conformer à ta volonté.
Juliette
1 Revenant-bon : argent qui reste entre les mains d’un comptable, après qu’il a rendu ses comptes.
a « douce ».
b « revenant-bon ».
c « exigence »
« 9 octobre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 396-397], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d7236e187, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 9 octobre 1853, dimanche soir, 4 h. ½
Je continue, mon cher petit homme adoré, malgré les cris, les huées et les vociférations de la populace gaminière de ce pays. Tout à l’heure ils ont poursuivi de hurlements, de boue et de pierre un pauvre jeune homme en costume bas-breton, lequel passait paisiblement. Maintenant c’est un affreux voyou qui a le nez ensanglanté qui courta après un homme du voisinage. Jamais je n’ai vu un pareil tumulte de canaille. Du reste, je n’y comprends rien mais je ne me sens aucune pitiéb, ni aucun attendrissement pour ces petits cochons enragés grognant contre tout le monde et se vautrant sous prétexte de jeu. Telle est ma sensibilité à l’endroit de cette charmante population jersiaise. Et puis, mon adoré, je suis préoccupéec de la crainte que tu ne sois plus souffrant ce soir. Il m’a semblé que tu étais triste et souffrant ce matin quand tu m’as quittéed. Sérieusement si l’exercice du cheval1 devait te produire longtemps cette douleur trop vive, il me semble qu’il vaudrait mieux y renoncer tout de suite. Quant à moi je n’avais jamais entendu parler de cet inconvénient dans l’équitation. Enfin mon chevalier aimé, sois prudent et ne t’obstine pas dans cet exercice s’il doit te faire plus de mal que de bien. Et puis pense que je t’adore avec tout mon cœur et toute mon âme.
Juliette
1 Fin 1852, sur les conseils de Victor Hugo, le proscrit Felix Bony ouvre une école publique d’équitation, ce qui lui permet de gagner un peu d’argent. Dans le courant de l’été 1853 le poète ainsi que ses fils et Auguste Vacquerie commencent à prendre des leçons. À en croire les félicitations « Bravo cosaques » que le colonel hongrois et proscrit Téléki adresse au groupe après l’avoir observé galopant sur la plage en 1854, ces leçons finissent par porter leurs fruits(Hovasse, op. cit., t. 2, p. 225).
a « coure ».
b « pitiée ».
c « préocupée ».
d « quitté ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
