16 février 1865

« 16 février 1865 » [source : BnF Mss, NAF 16386, f. 42.], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d6775e580, page consultée le 09 août 2026.

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Merci, mon cher bien-aimé, de la sainte page que tu viens d’ajouter au livre anniversaire de notre amour1. Tout ce que tu dis de moi, je le pense de toi. Tu m’aimes et je t’adore. Je ne sais pas si tes souvenirs de moi comme femme sont bien fidèles mais je sais que tu vois mon âme aujourd’hui telle qu’elle est. Tout ce que je désire, je le veux. Ta prière est ma prière, ta foi, ma foi. Nos deux existences sont tellement soudées ensemble qu’il est impossible qu’elles ne s’en aillent pas en même temps vers Dieu quand le moment sera venu de quitter ce monde. Quant à moi, j’ai cette conviction profonde que je ne te survivrai pas. Je m’applique le plus que je peux à mériter cette récompense de mourir en même temps que toi et j’espère que Dieu m’exaucera. En attendant, tenons-nous plus que jamais prèsa l’un de l’autre, de corps, de cœur, de pensée et d’âme.

Je vois avec tristesse que ta promenade va être troublée par la pluie. J’aurais dû te laisser partir plus tôt et pendant qu’il faisait du soleil. Je le regrette inutilement maintenant et je m’en veux de t’avoir retenu. Dorénavant, mon doux adoré, il faut faire ton triangle2, toute chose cessante, car c’est indispensable à ta chère santé qui est ma vie. Je n’ai pas insisté pour savoir quelb était le sujet de ton trouble tout à l’heure parce que je ne veux pas pénétrer plus avant que tu ne veux dans tes secrets intimes, mais j’ai bien vu que tu souffrais et que tu avais du chagrin. J’aurais voulu pouvoir te l’enlever dans un rayon d’amour comme fait le soleil quandc il boit les larmes de la terre. Je t’ai laissé partir sans oser te montrer ma sollicitude dans la crainte de te paraître indiscrète. Maintenant que tu n’es plus là, je laisse ma tendresse déborder sur ton âme endolorie et j’appelle toutes les bénédictions de Dieu sur toi et sur tous les êtres chers qui t’appartiennent. Je demande qu’ils soient heureux pour que tu le sois et puis je t’adore.


Notes

1 Chaque année à pareille époque, Hugo écrit une lettre à Juliette pour célébrer leur anniversaire (nuit du 16 au 17 février 1833). La voici : « Je ne cherche pas ma pensée devant cette date adorée ; ma pensée est immuable — c’est le profond amour éternel. Tout ce qui n’est pas l’amour est nuage ou cendre, passe ou meurt. L’amour seul est rayon. Ce rayon, tu l’avais dans les yeux, il y a trente-deux ans le jour de notre premier baiser ; tu l’as dans l’âme aujourd’hui. Il était ton regard, et il m’a fasciné ; il est ton cœur, et il me charme. Je suis à jamais à toi. Aimer ; tu as cette vertu superbe, qui est Dieu tout entier. Tu aimes, comme Dieu a créé, parce que c’est ton essence. O mon doux ange, reste auprès de moi dans la vie et dans la mort, c’est-à-dire sur la terre et dans l’immortalité. Entrons ensemble dans la tombe ; c’est là le divin hyménée. Souviens-toi de ceci, et de ceci seulement : tu es ma bénédiction. Je t’aime. Jeune, tu étais la beauté suprême ; aujourd’hui, tu l’es encore, car tu es l’âme sublime. Tu es le dévouement, le courage, la douceur, le sourire. Sois bénie ! »

2 La promenade rituelle de Hugo fait un triangle.

Notes manuscriptologiques

a « prêts ».

b « qu’elle était le sujet ».

c « quant ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.

  • 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
  • 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
  • 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
  • 25 octobreChansons des rues et des bois.