« 10 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 365-366], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e728, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 10 avril 1853, dimanche matin, 9 h.
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour dans votre cœur, beau jour devant vos yeux adorés et bonheur partout. Je ne sais pas ce que sera pour moi cette journée mais j’ai déjà un commencement de migraine qui promet pour ce soir pour peu qu’elle se développe d’ici là. Du reste je m’y résigne d’avance, surtout si de ton côté tu ne souffres pas et si tu viens me voir de bonne heure. Et à ce sujet, je vous ferai observer que vous m’avez quittée un quart d’heure trop tôt hier au soir. J’avais presqu’envie de recourir après vous pour réclamer mon appoint mais j’ai craint de vous désobliger et je vous ai fait crédit jusqu’à aujourd’hui au risque de voir ce quart d’heure (pas de Rabelais1) rejoindre mes QUARANTE-HUIT SOUS D’ANCIEN dans le GOUFFRE DE L’ARRIÉRÉ. Mais il en est de mon crédit comme de ma migraine : je m’y résigne, ne pouvant pas faire autrement. C’est le secret de presque toutes les résignations les plus héroïques. Car il est probable que si on avait le choix entre le bonheur et l’embêtement on se résignerait volontiers au bonheur, cette philosophie étant à la portée de tous les grands courages et des plus brillants cœurs.
Juliette
1 Allusion à un épisode de la vie de Rabelais, qui qualifie le moment où il faut s’acquitter d’une dette, ou qui signifie passer un mauvais moment auquel on ne peut échapper.
« 10 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 367-368], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e728, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, [10 avril 1853, dimanche] après-midi, 3 h.
Pendant que vous vous faites à l’image de Dieu et le plus beau des hommes, moi je m’efforce de m’élever à la hauteur de l’immense grimauderie céleste qui plane sur les coloquintes jersiaises depuis ce matin. Pour cela je n’ai qu’à laisser dans l’ordre naturel de leur superstition la tristesse du cœur, la maussaderie de l’esprit, votre absence et ma migraine. Cela ne m’a pas empêchée pourtant de lire avec le plus grand plaisir le feuilleton de Janin. C’est si bon de respirer de temps en temps un peu d’honnêteté, de dévouement et d’admiration à ton adresse, surtout depuis que tu es proscrit, que j’en suis reconnaissante à tousa ceux qui ont le courage de cultiver ces fleurs rares et délicates, toujours, mais de difficiles éclosions dans l’atmosphère viciéeb et vicieusec de la tyrannie et de l’infamie. Aussi je sais bon gré à Janin d’avoir ce courage à la face de Dieu et des Boustrapatistes. C’estd une DÉCEPTION en sens inverse qui a plus de charme que l’autre et d’autant plus touchante que les oscillations antérieures de ce gros critique à ton sujet la rendaiente moins probable aux jours d’épreuve. Pardon, mon pauvre adoré, de t’occuper de mes impressions de lecture. J’y serais mieux parvenue en ne faisant que t’adorer comme je le fais dans ce moment-ci.
Juliette
a « tout ».
b « vicié ».
c « vicieux ».
d « cette ».
e « rendait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
