« 4 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 341-342], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e283, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 4 avril 1853, lundi matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit Toto, bonjour, mon grand bien-aimé, bonjour mon tout adoré petit Toto, bonjour. Je ne crois pas qu’il y aura lieu à aucune photographie aujourd’hui, du moins de celle qui se fait avec le soleil. Quanta aux autres, je n’y verrais que du feu dans le cas où j’aurais l’indiscrétion d’y regarder. Néanmoins, mon cher petit bien-aimé, je vous prie de vous arranger de façon à ce que je vous voie aujourd’hui le plus longtemps possible pour me rabibocher de ma mauvaise nuit. Si je m’en croyais je serais malade ce matin mais je ne veux pas céder à ces perfides insinuations et je vais de l’avant comme si de rien n’était. Telle est ma grandeur. Cependant il ne faudrait pas en abuser de votre côté en surchargeant mon existence de votre lourde absence car alors je ne réponds plus de rien et je me laisserai aller jusqu’où la podagrerie1 voudra bien me conduire. À propos de conduire, j’ai passé sans obstacle hier dans le couloir des bains cependant si c’est là où demeure l’honnête jardinière de Rose (sans calembourb) je ne voudrais pas m’y risquer souvent dans la crainte de quelque avaniec de la part de cette mégère exaspérée de n’avoir plus pied chez vous pour vous dévaliser à son aise. Ceci est de la simple prudence pour notre propre dignité. Et puis je t’adore voilà le commencement et la fin de tout pour moi.
1 Podagrerie : crise de goutte.
a « quand ».
b « calembourg ».
c « quelqu’avanie ».
« 4 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 343-344], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e283, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 4 avril 1853, lundi midi
Voilà un brouillard rétrospectif bien ennuyeuxa, mon cher petit bien-aimé, surtout quand déjà ton absence fait la nuit sur mon âme. Aussi j’ai grande envie d’être triste. Si je ne le suis pas c’est que je crains de te mécontenter donc je ris, je ris, mon Dieu, mais je ris comme la culotte d’un vieux pauvre. Il ne tiendra qu’à vous de venir changer cette gaîté contestable en une bonne et franche joie qui me fendra la bouche jusqu’aux oreilles. Voyez si vous voulez jouir de ce spectacle agréable ; vous n’avez qu’à venir et à m’annoncer que vous ne me quitterez pas du reste de la journée et vous verrez comment j’accueillerai cette bonne nouvelle. En attendant, il faut pour que je prenne patience que je croie que tu ne souffres pas de ton cœur, que tu as passé une bonne nuit et que tu m’aimes, mais je ne serai jamais aussi bien convaincue que tous mes désirs sont accomplis que lorsque tu me le confirmeras toi-même. D’ici là je brouillasse comme le temps et je grimace le courage tant bien que mal et je t’adore de mon mieux.
Juliette
a « ennuieux ».
« 4 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 345-346], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e283, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 4 avril 1853, lundi soir, 9 h.
Cher petit bien-aimé, je tâche de remettre en amour ce soir tout le bonheur qui m’a manqué tantôt, grâce aux citoyennes Guay, et aux non moins citoyens Pierre Leroux et Mathé. Y parviendrai-je ? J’en doute car aimer n’est pas tout à fait le bonheur pas plus qu’il n’y a de vrai bonheur sans amour. Pour que la chose soit complètea il faut que les deux êtres qui s’aiment soient près l’un de l’autre et que leurs deux âmes posent dans le même objectif. Ce n’est qu’à cette condition que le bonheur se détache en relief sur la vie et revêt une forme visible. Aussi, mon cher adoré, c’est pour cela que je ne saurais être vraiment heureuse quand tu n’es pas là. Toute la philosophie du monde ne saurait suppléer à ta présence rayonnante pas plus que la science ne peut remplacer les rayons du soleil. Mais que je suis donc heureuse que tu sois revenu ce soir ! En vérité la félicité la plus parfaite est mon partage car j’ai profité d’une conversation d’économie politique et de progrès social tout à la foisb instructive et morale sans compter une multitude d’autres agréments parmi lesquels le premier de tous, celui de patauger avec vous à travers les circulus1 les plus molasses et celui de vous savoir heureux et content ce soir de vos deux cents francs d’économie.
Juliette
1 Allusion au cours hebdomadaire de philosophie que le proscrit Pierre Leroux donne à partir de la mi-janvier 1853, « cours payant où il exposait sa doctrine de l’humanité ; il la publiera à la fin de l’année sous le titre inapproprié mais supposé attirer le lecteur, de Cours de phrénologie. Il donnait aussi des aperçus de son grand système philosophico-économique, prônant entre autres les vertus du recyclage de l’engrais humain « la théorie du circulus » ; ce sera l’objet de l’adresse Aux états de Jersey – sur le moyen de quintupler, pour ne pas dire plus la production agricole du pays […] À l’image de Juliette certains se moquaient de ces élucubrations curieuses ; pas Victor Hugo : adepte plus littéraire de la même théorie, il la recyclera à son tour dans « l’intestin Léviathan » des Misérables […] » , Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, t. II. Pendant l’exil I. 1851-1864, op. cit., 2008, p. 122.
a « complette ».
b « foi ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
