« 4 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 13-14], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e286, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 4 mai 1853, mercredi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon trop bien-aimé, bonjour mon plus qu’adoré, bonjour. Tu as bien fait de revenir hier au soir, bien que je t’eusse quitté la plus tendrement convaincue du malentendu qui avait attristé notre trop courte promenade, et la plus repentante de mon erreur. Aussi, mon Victor, plutôt que de retomber dans ces déplorables illusions qui troublent si mal à propos nos pauvres douces petites joies, je préfèrerais ne jamais mettre les pieds dans la ville avec toi. Loin de me soustraire aux devoirs souvent pénibles de ma position, je suis prête à les accepter dans toutes leurs rigueurs pourvu que le peu de moments que tu me consacres soient tout à fait à moi et dégagés de toutes les douloureuses gênes du préjugé et du faux respect humain. Et puis, mon bien-aimé, ne me dis jamais et surtout ne crois jamais que j’abuse de ta bonté ineffable pour te tourmenter, car rien n’est plus loin de ma pensée et de mon cœur. Je t’aime ardemment, sauvagement, jalousement, férocement, passionnément, tendrement, pieusement et irrésistiblement à la fois, mais sans la spéculation d’aucune de tes admirables perfections d’esprit et de cœur et de génie. Je t’aime devant moi, tout droit, tantôt gaie, tantôt triste, tantôt méchante, tantôt bonne, selon l’impression du moment et toujours et partout prête à donner ma vie avec bonheur pour toi.
Juliette
« 4 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 15-16], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e286, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 4 mai 1853, mercredi après-midi, 1 h.
J’achève seulement la copie de la lettre de Fombertauxa1, mon cher petit bien-aimé, et je m’aperçois en même temps de la grimauderie du ciel. Cela m’est à peu près égal si tu ne dois pas en souffrir dans tes deux expéditions forcées à la ville, ta visite à Zéno2 et le cours de … Machin3, je ne sais pas son nom. Quant à moi, je me résigne à rester chez moi, sans trop de peine, espérant bien prendre une bonne petite revanche au premier beau jour libre de poste, de cidre et de cours. En attendant, je prépare mes armes et mes effets d’équipements avec le secours du citoyen Guay4 que tu as dû rencontrer à ma porte en sortant, lequel m’apportait des brodequins de coutil. Aussi, je ne me ferai pas attendre le jour de la vraie insurrection contre l’hiver et de la prise authentique du printemps. D’ici-là j’éternue résolument comme un bon gendarme5 et je me mouche avec emportement. Merci, mon cher petit Toto, de me remettre en légitime possession de ma chaîne, puisque cela ne coûte pas trop. Du reste, je t’assure que celle que tu as maintenant sied mieux à ton sexe, à ta démocratie et à ta peau. Ceci en toute sincérité. De même que la mienne convient mieux à mon respect et à ma reconnaissance pour la mémoire de ce pauvre brave homme qui m’a servi de père6, toute autre considération à part. Merci, mon pauvre adoré, tu es le meilleur et le plus adorable des hommes et je t’aime de toutes mes forces, de tout mon cœur et de toute mon âme.
Juliette
1 Eugène Fombertaux (c. 1820-1896), socialiste proche de Blanqui, opposant à Napoléon III, connut l’exil en Algérie.
2 Zeno Swietoslawski (1811-1873), révolutionnaire polonais arrivé à Jersey en 1834. Il en sera expulsé en 1855.
3 S’agit-il des cours de phrénologie donnés par Pierre Leroux ?
4 Jacques Guay (1816-1880), ouvrier cordonnier, militant communiste, échappa à la transplantation en Algérie et se réfugia à Jersey.
5 Allusion au poème en deux chants du comédien comique Jacques-Charles Odry, intitulé « Les Gendarmes » (1820), dans lequel « six bons gendarmes » souffrant de « bons rhumes de cerveau » acceptèrent des bâtonnets de bois en guise de réglisse. Ce poème plusieurs fois réédité témoigne d’un très grand succès, les allusions aux gendarmes enrhumés sont devenues un topos.
6 Il s’agit de son oncle René-Henry Drouet.
a « Fomberteaux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
