« 23 novembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/50], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e2256, page consultée le 01 mai 2026.
23 novembre [1850], samedi matin, 8 h.
Bonjour toi, bonjour vous, bonjour mon amour, ma vie, ma joie, mon âme, bonjour.
Qu’est-ce que vous faites en ce moment ? Dormez-vous ? Quelque part que vous soyez et quelque chose que vous fassiez, si vous ne me trahissez pas, je vous bénis et je vous aime de toutes mes forces. Quant à moi je me livre aux douceurs du grattage car j’ai une si furieuse démangeaison de menton qu’il m’est impossible d’y résister. Je ne sais pas quand cela se passera mais jusqu’à présent je n’éprouve aucun soulagement de toutes ces drogues. Il est vrai que je suis si SALE que ce doit être une des causes de mon incurabilité.
Voime, voime, c’est un cochon très propre qui le dit sans m’offenser. Taisez-vous, vilain porc, et regardez votre paletot rouge, ça vous donnera de la modestie si vous en êtes susceptible. Avec tout cela vous oubliez de me donner une loge pour Angelo, loge demandée avec prières et lapins de garenne par la falempine du Nemrod Falempin1. Vous seriez bien aimable et bien ADROIT de m’en donner une la prochaine fois qu’on jouera la pièce. Je voudrais répondre par cette bonne grâce à toutes celles que j’ai reçues en détails depuis un an de la part de ces deux inséparables. Je me recommande à toi pour cette tâche de ne pas l’oublier si l’occasion se présent. Jusque-là je t’aime, je te baise, je t’adore, je te désire, je me gratte et je bisque.
Juliette
1 Falampin (Jean-Gabriel) (°27/4/1803 - †27/12/1860) épouse, le 5/4/1832, Jeanne-Victorine Delorme. Clerc de notaire chez Me Defresne, puis avocat, ayant son cabinet 348bis, rue Saint-Honoré à Paris, Falampin est en même temps un des fondateurs de L’Illustration. Il sera l’homme d’affaires de George Sand de 1841 à 1852, bien qu’elle se soit souvent irritée de sa négligence et de sa lenteur à répondre. Il semble n’avoir produit qu’une modeste brochure « À Messieurs les notaires du Département de la Seine », datée Paris, 1er juin 1841, où il préconisa la création d’une agence centrale du notariat, ayant pour objet de suivre au nom des notaires les litiges relatifs à la perception des droits d’enregistrement et du timbre. Voir Paul Lacroix, Annuaire des artistes, Paris, Vve Jules Renouard, 1861.
« 23 novembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/51], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e2256, page consultée le 01 mai 2026.
23 novembre [1850], samedi matin, 11 h.
Il fait un temps horrible mais je suis forcée de sortir à cause du fameux renouvellement monstre du 25, c’est-à-dire lundi prochain. Comme demain c’est dimanche et que je passerai la journée avec toi et que j’irai directement à Sablonville, il faut nécessairement que j’aille aujourd’hui chez les Lanvin porter mon argent et mes papiers. Je ne m’en plains pas parce que cela m’autorisera à t’accompagner jusqu’à l’Assemblée, chose dont tu parais assez peu te soucier. Sais-tu que je vais donner une centaine de francs aujourd’hui pour cet affreux M. de P1. C’est horrible. Encore s’il ne fallait pas s’en occuper toujours, mais la nécessité de regarder dans ces odieux papiers, de fouiller mois par mois ces hideuses archives et se fatiguer la mémoire de ces agaçants anniversaires, cela rend la chose insupportable. J’ai hâte que quelque incident imprévu me débarrasse d’une façon ou de l’autre de cet ennui humiliant. Ce ne sera pas aujourd’hui toujours. Aussi je vais me dépêcher de me peigner et de me débarbouiller pour pouvoir t’accompagner tantôt et de là chez la mère Lanvin.
J’ai beau vouloir m’empêcher tous les jours de te dire de ces fastidieuses rabâcheries de ménage et de lieux communs d’embêtements. J’y reviens sans cesse et malgré moi. Cela tient aussi à ce que je n’ose pas te parler de mon amour parce que je sens que cela serait encore moins intéressant pour toi que toutes mes infortunes domestiques. Or il faut bien remplir ces quatre pages blanches de zigzags quelconques. Mona Toto je t’aime.
Juliette
1 À élucider.
a Le « m » est reproduit à la suite sous forme de vagues sur trois ou quatre lignes.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
