« 12 mars 1851 » [source : Vente Doré et Giraud, salle Rossini, 15 février 2017, n° 14], transcr. Evelyn Blewer, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e736, page consultée le 01 mai 2026.
12 mars [1851], mercredi matin, 9 h.
Bonjour, mon Toto, bonjour, comment vas-tu ? Moi je vais rhume et grippe comme toujours. J’ai passé une très mauvaise nuit mais cela m’est si habituel que je n’ai pas le droit d’attribuer cette continuation de la chose à mon rhume. Aussi je ne l’y attribue pas. Je me résigne jusqu’à la consommation de la Juju qui ne sera pas la consommation des siècles s’il plaît à Dieu.
Je suis tellement ahurie par le rhume que je ne m’aperçois seulement pas que je prends mon papier à l’envers. Il est vrai que n’importe de quel sens je le mette je ne trouverai pas celui du sens commun et pour cause.
Il y aura demain huit jours que je ne serai pas sortie, mon petit homme, cela vous semble doux d’être débarrassé de moi mais moi je trouve l’incident beaucoup trop prolongé et je ne serais pas fâchée d’en changer. Je vais tâcher d’ici à demain de me ressuyer un peu de tous ces sentiments froids et visqueux pour courir après vous et reprendre mes fonctions de compagne de saint Roch. Pour aujourd’hui encore je reste dans mon coin mais après je plante là la grippe et tout ce qui s’ensuit. C’est bien le moins que je m’amuse quand je m’ennuie puisque je m’ennuie quand je m’amuse. L’un est naturellement le pendant de l’autre sinon son correctif. De votre côté, mon petit homme, je dois avouer que vous êtes venu moins que jamais. C’est une attention peu délicate à laquelle j’ai été très sensible. C’est peut-être ce qui contribue à entretenir mon rhume de cerveau et dans ce cas-là ma reconnaissance égale mon bonheur. En attendant que la chose soit plus constatée je vous baise depuis la tête jusqu’aux pieds inclusivement et exclusivement.
Juliette
« 12 mars 1851 » [source : BnF, Mss, NAF 16369, f. 49-50], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e736, page consultée le 01 mai 2026.
12 mars [1851], mercredi soir, 10 h.
Je vais aller me coucher, mon bon petit homme, heureuse d’avoir passé quelques instants avec toi ce soir et tâchant de prolonger par la reconnaissance et ce gribouillis qui en est le récipient, la sensation de bonheur que j’ai éprouvéea pendant une heure que tu es resté avec moi. Tu vois, mon petit bien-aimé, que ce n’est pas tout à fait ma faute quand je suis triste et malheureuse puisque tu peux me rendre contente et heureuse avec si peu de temps. Je ne prévois pas que je puisse encore t’accompagner dans tes pérégrinations échevelées malgré le désir et le besoin que j’en ai. Mais je crains que ce ne soit pas avant la semaine prochaine. Jusque-là il me faudra croquer beaucoup de marmot1 car je n’aurais pas souvent la même chance que ce soir. Cependant qu’est-ce qui vous empêcherait si vous le vouliez bien, de me consacrer une heure pas jour ? Juste le temps de panser une PLAIE. Une plaie bien vive et bien douloureuse le plus souvent par votre faute. Mais ne sondons pas trop avant ce mal-là et pour cause, j’aime mieux vous parler de l’état social tout entier que de péripéties féroces d’une huître en rupture de ban et cherchant à crocheter le coffre fort d’un représentant philanthropeb rouge et humanitaire. Fichtre ce n’est pas moi qui m’y frotterai. Je vous prie de le croire. Aussi pour échapper à la tentation je vais aller me coucher comme une paisible Juju que je pourrais être en dissimulant sous des formes aimables et débonnaires les projets les plus atroces qui aient jamais poussée dans un simple béguin de femme. En attendant, bonsoir, Toto, dormez bien, rêvez Mme Constant, précipices, Poléma, chat et chien je vous le permets. Je vous permets aussi de vous défier de moi et de vous tenir sur vos gardes, malade que vous êtes, je vous autorise encore à m’aimer éperdument persuadéec que je suis que vous n’userez pas de la permission. Baisez-moi aimez-moi et la mort voilà ma devise révolutionnaire et libératrice.
Juliette
1 « Maugréer en attendant quelqu’un qui ne se presse pas. » (Littré)
a « la sensation de bonheur que j’ai éprouvé ».
b « philantrope ».
c « persuadez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
