1 mars 1851

« 1 mars 1851 » [source : MVHP, MS a8515], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e25, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon petit bien-aimé, bonjour, mon grand petit homme, bonjour. Comment vas-tu ce matin ? À quelle heure êtes-vous rentré tous de chez le Turc ? Il faisait si beau hier au soir que j’avais envie d’aller attendre votre sortie à la porte du susdit Turc, mais j’ai craint que les sergents de ville ne prissenta le nez de Vilain pour une allusion épigrammatique à un auguste nez du voisinage et je me suis privée prudemment du plaisir de voir entrer et sortir les masques à la porte du mécréant. Je suis revenue chez moi par le chemin le plus long, c’est-à-dire par L’Évènement1. Il faisait si beau que je serais volontiers restée toute la nuit à la belle étoile. J’aurais aussi bien fait car je n’ai pas clos l’œil de la nuit. Je ne sais à quoi attribuer cette agitation, si ce n’est au souvenir, hélas ! déjà bien loin, des ravissantes promenades que nous faisions ensemble à la même heure et presque tous les soirs. Maintenant, c’est à grand-peine quand je te vois quelques minutes en courant ou entre mes deux portes. Cela n’est pas fait pour me rafraîchirb le sang. Mais ne touchons pas à cette corde douloureuse de mon âme. Parlons de toi et de vous ; eh bien ! vous êtes-vous amusés chez votre Turc ? Y avait-il beaucoup de monde, était-ce bien beau, bien original ? La princesse est-elle décidément une belle femme ? Avez-vous faitc vos frais en paillardise et en goinfrerie ? Vous me direz cela tantôt avec quelques détails. Je verrai d’ailleurs si vous me rapportez le mouchoir dont vous vous étiez précautionné. Vous me direz s’il y avait beaucoup de cocottes, de chameaux et de dromadaires ? Jusque-là, je vous dirai que je me suis ennuyéed à mourir chez le susdit Robert Houdin et qu’il n’y avait pas un de ses tours qui ne fut connu et reconnu par moi pour les avoir vus exécutés par Bosco2. D’ailleurs, je n’ai pas la bosse de l’escamotage, vous en savez quelque chose depuis plus de 18 ans que j’essaye d’escamoter votre cœur sans y parvenir. Donc, je me suis cruellement embêtée hier à cette soirée sans aucune espèce de compensation que les regrets de ce pauvre Vilain qui était honteux de m’avoir menée là. Je vous aime. Taisez-vous, et dormez.

Juliette


Notes

1 Journal des fils Hugo et de leurs amis républicains.

2 Robert Houdin était un célèbre magicien. Bartholomeo Bosco (1793-1863) fut l’un des plus grands illusionnistes de tous les temps.

Notes manuscriptologiques

a « prisse ».

b « raffraîchir ».

c « fais ».

d « ennuiée ».


« 1 mars 1851 » [source : MVHP, MS a8516], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e25, page consultée le 01 mai 2026.

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Voici l’hiver venu, mon pauvre petit frileux, et je crois que nous ne perdrons rien pour avoir attendu si j’en juge par le froid qu’il fait aujourd’hui. Je ne peux pas parvenir à m’échauffer et pourtant il faut que je fasse mon grand nettoyage à fond aujourd’hui. De plus, il faut que je sois prête à 1 h. ½, ce qui demande une certaine activité. Je vais me dépêcher le plus vite que je pourrai pour me réchauffer et surtout pour ne pas vous manquer. À propos de manquer, voici la semaine écoulée sans que nous ayons fait ce fameux piche-niche si solennellement promis. Vilain va partir sans que vous ayez eu le cœur de tenir votre promesse. Il est vrai que si quelque chose pouvait m’intéresser sans vous, j’aurais pu aller voir la ménagerie avec le même Vilain, mais je n’aime les bêtes qu’à travers vous. Aussi, j’ai refusé la proposition jusqu’à ce que je puisse aller les voir avec vous. Cela me fait souvenir que je n’ai pas vu mes gros amis1 depuis cinq ou six jours et qu’ils doivent croire que c’est par oubli ou par caprice. S’il t’était impossible de revenir ce soir avant ton dîner, j’irai les voir après t’avoir conduit à ta boutique. Mais si je peux espérer te revoir, ne fût-cea qu’une minute, je remettrai ma visite à la semaine prochaine. Il faut bien que ces braves gens s’accoutument à me voir préférer une minute passée avec toi à des heures passées avec eux. Je n’ai pas deux cœurs et deux mesures. Je n’en n’ai qu’un qui contient tout mon amour et dans lequel je mets tout mon bonheur. C’est à prendre ou à laisser pour tout le monde qui n’est pas vous. En attendant, cher petit homme, je vous baise de l’âme, c’est bien psychologiqueb.

Juliette


Notes

1 Les Montferrier.

Notes manuscriptologiques

a « fusse ».

b « psycologique ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.

  • 1851Hugo visite les caves de Lille.
  • 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
  • 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
  • 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
  • 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
  • 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
  • 26-27 octobreAutre excursion.
  • 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
  • 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
  • 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.