28 mars 1851

« 28 mars 1851 » [source : MLVH, 46-57LASVHR et V], transcr. Gérard Pouchain , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1624, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon pauvre travailleur, bonjour, mon sublime piocheur, bonjour. Qu’est-ce qui pouvait deviner que tu viendrais travailler chez moi hier toute la soirée ? Quant à moi je ne l’ai pas cru un seul instant, car, si je m’en étais seulement doutée, je serais restée chez moi pour te servir, pour te voir, pour te caresser des yeux et de l’âme, malgré mon désir de ne faire aucun chagrin à cette pauvre femme malade et de passage ici1 ; je me serais abstenue d’y aller pour rester avec toi qui esa tout mon univers. Déjà j’avais refusé l’offre de Montferrier dans l’espoir de te voir un quart d’heure avant ton dîner. Juge de ce que j’aurais fait si j’avais prévu que tu serais resté toute la soirée. Mais cela m’aurait étonnée qu’il en fût autrement tant je suis habituée à ce genre de déception, et, pour comble de guignon, il n’y avait pas même de bouillon à t’offrir le jour où tu ne pouvais manger qu’à onze heures. Enfin tout s’est ressenti de cette stupide chance ; jusqu’à ton gargarisme que tu as oublié et que je viens d’envoyer chez toi à l’instant même. Il ne manquerait plus que ta servante l’oublieb et que toi-même tu ne songes pas à le lui demander. Avec cela je crois entrevoir par ton travail opiniâtre depuis quelques jours, que tu as l’intention de parler à la Chambre, ce qui m’inquiète pour ta pauvre gorge2. Il est triste que cette nécessité de parler arrive avant ton entière guérison3. Tout cela me préoccupec et me fait trouver la vie bien maussade et bien peu regrettable pour moi mais quelle nécessité qu’il en soit autrement maintenant ?

Juliette


Notes

1 À élucider.

2 Victor Hugo ne prendra pas la parole à l’Assemblée avant le 17 juillet 1851, jour où il s’exprimera sur la révision de la Constitution.

3 Souffrant de maux de gorge chroniques, Victor Hugo a été opéré de la luette le 4 décembre 1850.

Notes manuscriptologiques

a « est ».

b « oublies ».

c « préocupe ».


« 28 mars 1851 » [source : MLVH, 46-58LASVHR et V], transcr. Gérard Pouchain, annotation de Gérard Pouchain et Anne Kieffer , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1624, page consultée le 01 mai 2026.

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Je passe ma vie dans les écritures et les correspondances malgré mon horreur pour tout ce qui est papier plume et encre. Je viens d’écrire à Montferrier d’aller te voir tantôt s’il persiste à croire que ton influence puisse arranger cette très sale affaire de son rédacteur équivoque1. J’ai écrit aussi aux messieurs Krafft2 pour leur donner ton conseil de se trouver là quand M. Louis reviendra. Enfin, et ceci est le sucre de ce chicotin épistolaire, je te gribouille à toi-même ces inutiles billevesées sous prétexte que je t’aime, que je ne pense qu’à toi, que tu es l’alpha et l’oméga de toute ma vie. Je n’ose pas te demander si la lettre H3 ne coïncide pas avec le jour où tu dois parler et si tu voudrais dans ce cas-là me donner le bonheur très douloureux de t’admirer, toi, sublime, au milieu de tous ces féroces crétins hurlant et se tordant de rage et de colère sous ta parole puissante, sainte et divine4. Je ne pousse pas si loin l’outrecuidante confiance. D’ailleurs toutes les conditions nécessaires pour que je puisse t’entendre ce jour-là sont difficiles à réunir et dans le cas où le hasard s’en mêlerait à ce point-là il serait plus naturel, sinon plus juste, que ce fût ta femme qui en profitâta. Ainsi, de toute façon, il m’est impossible d’espérer t’entendre ce jour-là. Il faut que je me résigne à ce tourment sans compensation de te savoir aux prises avec ce combat de tribune qu’on appelle un Discours quand je te sais encore souffrant de ta pauvre gorge. Tout cela n’est ni rassurant, ni gai tant s’en faut et ne m’inspire pas la moindre envie de rire je t’assure.

Juliette


Notes

1 Victor Sarrazin de Montferrier est le gérant d’un journal bonapartiste, Le Moniteur parisien. L’identité du « rédacteur équivoque », auquel fait allusion Juliette Drouet, reste à élucider.

2 Les fils de son amie Laure Krafft.

3 Les billets d’invitation pour assister aux séances à l’Assemblée, auxquels avaient droit les représentants du peuple, étaient rationnés en fonction de l’ordre alphabétique.

4 Hugo, qui avait l’intention de prendre la parole à la Chambre pour protester contre l’interdiction du discours de Michelet, en est empêché par un mal de gorge persistant (qui lui vaudra une opération de la luette).

Notes manuscriptologiques

a « profita ».


« 28 mars 1851 » [source : MVHP, MS a9103], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1624, page consultée le 01 mai 2026.

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Je vous mets au défi, mon cher petit tranché montagne, de venir jouer des badigoinces1 et de la prunelle demain à mon Balthazar. Vous êtes de la race des chiens de Nivelle qui s’en vont quand on les appelle. Et puis, vous êtes un brave de la veille et du lendemain, mais jamais du présent. Enfin, je vous défie de risquer vos mirettes comme vous les appelez, face à face avec les miennes. Du reste, si vous aviez ce courage, si vous étiez capable de cette action HÉROÏQUE, je suis capable d’en être très heureuse et de vous décorer de l’ordre de LICHAN devant toute ma cour. Pour la rareté du fait, il ne serait pas impossible que je vous donnasse une de mes FEMMES en toute propriété. Vous voyez que je vous fais la part assez belle et que je ne marchande pas avec les frimes d’encouragements. Demandez, faites-vous servir, il n’y a qu’à se baisser et à tendre le dos pour épargner son prix. Sur ce, je vous baise à bec émoulu et je vous aime averse, comme le temps. Mangez bien, dormez bien, le reste à un autre no2.

Juliette


Notes

1 Badigoinces : babines.

2 Jeu de mots : la phrase signifie à la fois « la suite à une prochaine lettre », et « la sexualité réservée à une autre femme, qui habite à un certain numéro de la rue Notre-Dame-de Lorette » ; Juliette avait surpris Hugo donnant seul à son cocher une destination à un certain numéro de cette rue, et en avait, non à tort, conçu des soupçons : c’est l’adresse de Léonie Biard.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.

  • 1851Hugo visite les caves de Lille.
  • 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
  • 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
  • 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
  • 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
  • 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
  • 26-27 octobreAutre excursion.
  • 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
  • 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
  • 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.