« 26 août 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 310-311], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16207e1358, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 26 août 1853, vendredi après-midi, 2 h.
Je sais de vos nouvelles, mon cher petit homme, par une jeune cocotte qui vous a vu vous baigner avec vos deux fils ; quant à moi j’ai pris mon bain sans exciter la curiosité ni l’admiration d’aucun homme et je n’en suis pas plus honteuse pour cela, telle est ma supériorité. Pendant que la jeune Mary élevait ses regards vers vous et vers les MONSIEURS et qu’elle contemplait vos charmes, sa grand-mère était chez moi qui me demandait conseil pour la remmenera aujourd’hui même à l’hôpital. Je n’ai pas besoin de te dire comment j’ai accueilli ce projet. Mais, hélas ! je crains bien que la pauvre vieille ne finisse par céder bientôt aux tracasseries et aux avanies de sa méchante fille. Ce matin, pendant que j’étais au bain, elle a battu la petite fille qui récurait dans la cour ; puis elle est allée dans la cuisine, a déchiré le chapeau de sa mère en lambeaux, tout cela sans dire un mot, puis elle s’en est allée chez elle. La pauvre mère était atterréeb. Elle espérait trouver un renfort dans sa fille aînée, mais loin de là la fille lui a dit que son devoir était de renvoyer l’enfant sur le champ et de céder à sa sœur. Ajoutant qu’elle n’avait pas besoin de domestique et qu’elle n’était pas assez riche pour avoir des gens à rien faire chez elle. Tout cela est révoltant d’inhumanité et d’avarice. Le diable soit des cagots protestants ! Ils ne valent pas mieux que les bigots catholiques. Quant à moi, je mets ma religion en vous, tant pire si elle m’inspire mal.
Juliette
a « renmener ».
b « attérée ».
« 26 août 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 312-313], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16207e1358, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 26 août 1853, vendredi après-midi, 3 h.
J’ai vu tout à l’heure le citoyen Guay qui apportait les souliers de Suzanne. Il doit aller chez toi demain. Je l’ai trouvé assez contristé et j’ai fini par en savoir le motif. Il paraît que Mr Barbier lui aurait dit que Courtès1 était allé chez toi, t’avait demandé et obtenu ta pratique en te disant qu’il te donnerait de meilleurs souliers et à meilleur marché. Guay prétend n’en êtrea fâché qu’à cause du mauvais procédé et d’une demi-ingratitudeb dudit Courtès auquel il a fourni ses outils quand il n’en avait pasc et partagé avec lui sa besogne qu’il aurait pu faire à lui seul en attendant que l’autre ait trouvé de l’ouvrage. Que du reste, a-t-il ajouté, tu étais parfaitement libre de donner ta pratique à qui bon te semblait sans te préoccuperd du plus ou du moins de loyauté des individus qui te la demandaient. Que l’essentiel pour toi, comme pour tout le monde, était d’avoir de bonnes marchandisese au meilleur marché possible. Tout cela était dit raisonnablement et sans autre sentiment apparent qu’un peu de tristesse sur le procédé du Courtès. J’ai tâché de lui rendre la chose moins amère en lui disant, ce qui est vrai, que vous aviez pris la résolution de partager la pratique de votre maison entre plusieurs cordonniers de la proscription, mais que la tienne lui était acquise en dehors de tout autre concurrent. Ai-je bien fait ? Je n’en sais rien, mais enfin j’ai fait de mon mieux. Quant au sieur Barbier, il ferait bien d’être plus discret dans ses rapports avec ses co-proscrits et ses malades. Ce monsieur est très bavard, ce qui ne n’ajoute rien à son mérite, et puis moi je t’adore, ce qui ne diminue pas le mien.
Juliette
1 Jean Courtès (1824-1903), cordonnier, dut quitter Paris au lendemain du 2 décembre 1851 en raison de ses sympathies libertaires. Il se réfugie en Belgique, puis à Londres, puis à Jersey. Le 14 avril 1854, il perd l’un de ses fils, Armand, inhumé dans le cimetière des Proscrits (paroisse de Saint-John). Quelques semaines plus tard, il s’installe aux États-Unis où il continue son métier de cordonnier. De retour en France, il obtient en 1881 une pension au titre de la loi de réparation nationale.
a « n’en n’être ».
b « demie-ingratitude ».
c « n’en n’avait pas ».
d « préocuper ».
e « bonne marchandise »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
