« 1 mars 1875 » [source : BnF, Mss, NAF 16396, f. 55], transcr. Véronique Heute, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14841e26, page consultée le 01 mai 2026.
Paris, 1er mars [18]75, lundi matin, 8 h. ½
Cher bien-aimé, nous voici hors de notre doux mois. Nous l’avons salué au commencement, bénissons-le après comme nous bénissons tous les jours qui se sont succédéa depuis le premier où nous nous sommes donnés l’un à l’autre. J’espère que tu as passé une bonne nuit ainsi que tes chers petits. Le temps est toujours grincheux et même il neigeoteb en ce moment. Heureusement que toutes ces variations atmosphériques ont peu de prise sur toi et qu’elles ne t’empêchent pas de produire un chef-d’œuvre au jour le jour ou de faire une bonne action minute à minute, ou au moins à les tenter à tes risques et périls, témoin la lapidation de Bruxelles1 et peut-êtrec la rentrée en exild d’ici la fin de la semaine pour peu que le stupide sabre2 qui préside au malheur et à l’abrutissement de la France se mette entre toi et le pauvre soldat que tu veux sauver. C’est ce que nous saurons dans deux ou trois jours au plus tard si, comme je l’espère, ton admirable et irrésistible plaidoyer3 est publié demain. D’ici là, je ne peux pas m’empêcher de penser à la grosse partie que tu viens d’engager et dont l’enjeu, si tu la perds, te coûtera le reste de bonheur que Dieu t’a laissé dans ce monde, la présence de Petit Georges et de Petite Jeanne. Cette pensée me serre le cœur plus que je ne peux te le dire et je voudrais être déjà plus vieille de quelques jours pour être sûre que Dieu ne permettra pas ce nouveau sacrifice à ton devoir. J’attends, je prie et j’espère en t’aimant de toutes les forces de mon corps, de mon cœur et de mon âme.
1 Rentré à Paris le 18 mars 1871 pour enterrer son fils Charles mort subitement à Bordeaux, Victor Hugo assiste aux premiers temps de la Commune. Mais il doit rapidement partir à Bruxelles pour régler la succession de son fils. Après la chute de la Commune, il fait savoir que sa porte est ouverte aux proscrits. Sa position n’est pas comprise et, dans la nuit du 27 au 28 mai, sa maison est lapidée par des Belges réactionnaires offusqués.
2 Métaphore désignant Mac-Mahon que Juliette n’aimait pas.
3 Hugo intervient le 26 février 1875 pour « un soldat, nommé Blanc, fusilier au 112e de ligne, en garnison à Aix », condamné à mort « pour insulte grave envers son supérieur ». Arguant de la récente clémence du conseil de guerre à l’égard du maréchal Bazaine, traître à la patrie, Hugo argumente pour que soit abolie la peine de mort dans l’armée, à tous les échelons, et non pas à géométrie variable selon la place dans la hiérarchie. L’intervention de Hugo (Actes et paroles, p. 889-891) porta ses fruits : la peine fut commuée à cinq ans de prison, sans dégradation militaire.
a « succédés ».
b « neigeotte ».
c « pour être »
d Le signe + est apposé au-dessus des mots « en exil »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils font un bref séjour à Guernesey pour récupérer des affaires.
- 19-28 avrilSéjour à Guernesey.
- 4 octobreIls vont sur la tombe de Claire à Saint-Mandé.
