« 3 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 1], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e25, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 3 janvier [18]65, mardi matin, 7 h. ½
Bonjour à l’aveuglette, mon cher bien-aimé, car je n’y vois goutte. Ne vaa pas croire d’après l’heure matinale de ma restitus que j’ai passé une mauvaise nuit. Tu te tromperais beaucoup puisque j’ai très bien dormi jusqu’à six heures ce matin. J’espère que tu auras eu le bon esprit d’en faire autant de ton côté et qu’à mon exemple encore tu restes chaudement au fond de ton lit. Je ne sais pas comment fera le soleil pour dissiper ce monceau de nuages lugubres qui remplit le ciel, mais jusqu’à présent le jour a bien de la peine à se faire. C’est à peine si je distingue les spectres noirs des grands bateaux qui passent en ce moment sous mes fenêtres. Mes servantes sont encore couchées, ce qui fait que je n’ai pas pu aller voir si, par impossible, ton cher petit signal était déjà arboré1. J’espère que non car je ne vois pas la nécessité pour toi de te lever si matin par ce temps froid et nébuleux ; c’est bien assez que tu travailles dans ton lit dès que tu ne dors plus. Maintenant parlons peu zé parlons bien. Je vous prie d’aller librement le jour et à l’heure qu’il vous conviendra à vos visites galantes. J’aime mieux m’en rapporter à votre cœur qu’à mes yeux du soin de mon bonheur, c’est-à-dire de votre fidélité. Toute la contrainte que je vous imposerais dans vos relations féminines n’empêcherontb pas votre trahison si vous ne m’aimez pas, de même que toute liberté d’allure dans vos distractions mondaines seront sans danger pour moi si vous m’aimez. Ce raisonnement étant appuyéc et approuvé par le soleil lui-même en personne, dans son canon, je me hâte de vous tirer ma révérence philosophique pour vous sauter au cou tout BONNEMENT, comme une vraie Juju que je suis encore et que je serai toujours jusqu’à mon dernier souffle.
1 Hugo accroche tous les matins un torchon à la balustrade du toit du Hauteville House pour signaler son réveil à Juliette.
a « Ne vas pas croire ».
b « n’empêcherons ».
c « appuié ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
