24 janvier 1865

« 24 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 21], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e1172, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon cher doux adoré, bonjour, je pourrais presque dire : BONSOIR, tant l’obscurité est encore profonde en ce moment. Je crains que tu n’aies pas passé une meilleure nuit que moi, qui n’ai pas dormi du tout. Tu feras bien dans ce cas-là de rester au lit et de tâcher de dormir tout le reste de la matinée ; quant à moi cela m’est tout à fait impossible et je n’y essaie même pas. J’espère que malgré la tempête d’hier au soir tu pourras avoir des nouvelles de ta famille aujourd’hui car le vent est tout à fait apaisé et, sans le brouillard, on pourrait presque dire qu’il fait beau, la saison étant donnée. Je suis impatiente de savoir comment ton cher petit Victor1 se trouve de son [séjour ?] à Bruxelles. J’espère que sa grande douleur une fois calmée il sentira le besoin ainsi que ta femme de revenir auprès de toi avant même le moment où tu dois aller les retrouver. Je n’en exceptea pas ton bon gros Charles qui, lui aussi, sera bien heureux de rentrer dans tes foyers et de vivre à tes côtés et le plus près possible de ton cœur. En attendant il faut que tu te résignesb à mon pauvre petit intérim, tout insuffisant qu’il est. Mais la plus belle fille etc… vous savez le reste je n’ai donc pas besoin de le dire2. Je ne suis pas sans inquiétude sur le dîner de ce soir3 car ma pauvre Suzanne est en train de revenir à son péché mignon4 et cela chaque fois qu’il y a du monde et que je ne peux pas la surveiller. Hier c’est à peine si elle pouvait monter l’escalier pour aller se coucher. Voilà bien des fois que cela lui arrive depuis mon retour et je crains bien pour moi et pour elle que cela n’empire au point de me la rendre impossible. Je viens de lui faire une remontrance douce et triste car je n’ai aucune colère contre elle. Je sens que c’est une passion à laquelle elle ne peut pas résister. Comme je sens que c’est une antipathie pour moi que je ne pourrai jamais vaincre et qui m’ôte toute sécurité et toute joie intérieure, je parle de la joie secondaire qui ne vient pas du cœur. Enfin, mon pauvre adoré, me voilà revenue ou peu s’en faut aux agitations domestiques de l’année passée et c’est bien triste.

Je t’aime, mon adoré. Je te souris. Je te bénis.

J.


Notes

1 François-Victor Hugo.

2 Proverbe : « La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. »

3 Juliette Drouet reçoit à dîner la famille de Putron selon le désir de François-Victor Hugo. (Agendas de Guernesey, dans CFL, p. 1482).

4 Juliette Drouet évoque ici l’alcoolisme de Suzanne.

Notes manuscriptologiques

a « je n’en n’excepte ».

b « tu te résigne ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.

  • 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
  • 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
  • 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
  • 25 octobreChansons des rues et des bois.