« 22 mai 1869 » [source : BnF, Mss, NAF 16390, f. 141-142], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14393e889, page consultée le 05 mai 2026.
Guernesey, 22 mai [18]69, samedi matin, 6 h. ¾
Cher adoré bien-aimé, j’ai lu et relu ma chère petite lettre bien des fois déjà depuis ce matin, tout en couvant ta maison des yeux avec l’espérance de te voir. Je commençais à m’inquiéter de ta nuit quand tu m’es enfin apparu, le temps d’accrocher ta serviette et de gober un ou deux œufs ; et, pendant ce court espace de temps, je t’ai aimé et embrassé de l’âme pour toute l’éternité. D’après tes habitudes extra-matinales, je crains que tu n’aies passé une mauvaise nuit. Je le crains d’autant plus que tu paraissais triste et soucieux hier avant de me quitter. Mais, si on pouvait se fier aux pressentiments du cœur, je te rassurerais sur ton Charles et sur Rochefort qui me paraissent courira d’autant moins de danger qu’ils sont les plus honnêtes, les plus fiers et les plus intrépides entre tous ceux qui combattent le Bonaparte. Leur armure invulnérable est faite, non seulement de leur talent et de leur courage, mais de la conscience publique réfugiée dans la leur. La préoccupationb constante de ton repos et de ton bonheur me donne une certaine intuition des choses et comme une seconde vue des événements qui intéressent tous ceux que tu aimes. Le besoin de ta sécurité me fait braver le petit ridicule de te parler des choses que mon pauvre esprit ne perçoit qu’à travers mon épaisse ignorance. Pardonne-moi cette tendre outrecuidance qui n’est que de l’amour depuis le premier mot jusqu’au dernier. J’étais réveillée de bien bonne heure ce matin et dès cinq heures j’avais déjà lu, baisé et adoré ma bonne petite ravissante lettre1. Je n’ai pas ouvert ma porte tout de suite pour ne pas forcer mes servantes à se lever trop tôt mais, enfin, n’y tenant plus, j’étais à six heures à mon poste d’observation que je n’ai quitté qu’après t’avoir vu. C’était le complément de ma petite lettre de fête. Sois béni autant que je t’aime.
1 Victor Hugo a écrit à Juliette Drouet le vendredi 21 mai pour célébrer la Sainte Julie.
a « courrir ».
b « la préocupation ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle a un petit-neveu, et Hugo une petite-fille.
- 19 avril-7 maiL’Homme qui rit.
- 27 maiNaissance de son petit-neveu René, fils de Louis Koch.
- 5 août-3 novembreVoyage en Belgique, en Suisse et sur les bords du Rhin.
- 29 septembreNaissance à Bruxelles de Jeanne, fille de Charles Hugo et de sa femme Alice.
