« 7 juillet 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 196], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d12445e370, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 7 juillet 1853, jeudi après-midi 5 h.
Tu as beau dire, mon pauvre doux adoré, pour défendre les restitus contre la désuétude où ils tombent de jour en jour, tu n’empêcheras pas la loi naturelle et fatale de suivre son cours en dépit même de mon obéissance passive1 à toutes tes volontés ! Que veux-tu en effet que devienne cette habitude de t’écrire deux fois par jour, puisque le prétexte a disparu de notre vie à tous les deux ? Si j’étais une femme d’esprit je remplacerais les tendresses par de l’imagination et de l’observation. Mais comme cela me manque tout à fait, je ne sais plus que mettre à la place de ces bulletins d’amour, où les baisers et les caresses tenaient toute la place. Maintenant, mon cher adoré, quand je t’ai dit bonjour sur le papier et que j’ai constaté l’état du temps, il ne me reste plus rien à te dire tant je suis stupide. Quant à ce qui est dans mon cœur, rien ne saurait l’en faire sortir, qu’aidé par toi. C’est pourquoi, mon cher adoré, ces gribouillis sont si parfaitement vides et inutiles depuis que le bonheur qui les remplissait s’est évanoui ou s’est transformé peu à peu en amitié calme et désintéressée de tout plaisir et de toute volupté. Je ne t’en fais pas un reproche, mon pauvre adoré, pas plus que tu ne peux m’en faire un de n’être pas restée la femme que tu préférais à tout. Mais il vaudrait mieux peut-être n’en pas faire une sorte de procès-verbal quotidien et laisser là ces piteux gribouillis qui n’ont plus même pour excuse l’esprit.
Juliette
1 Un poème des Châtiments (II, L’ordre est rétabli, VII), écrit entre le 7 et le 13 janvier 1853, porte le titre « À l’obéissance passive ».
« 7 juillet 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 197], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d12445e370, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 7 juillet 1853, jeudi après-midi, 5 h. ½
Je ne veux pas que tu croies qu’il entre la moindre amertume, mon trop bien-aimé, dans ce que je viens de te dire tout à l’heure. Je te parle dans toute la sincérité triste et résignée de mon pauvre cœur. Ton amour en disparaissant peu à peu de ma vie, comme le soleil de l’horizon, a laissé mon âme dans l’ombre. Rien n’est mort en moi, mais tout est endormi comme les fleurs, les oiseaux et les papillons quand vient le soir. Seulement les joies ailées, les voluptés parfumées et les extases radieuses ne se réveilleront plus pour moi que dans l’aube prochaine, je l’espère, de l’autre vie. En attendant, il faut que je m’accoutume à vivre à tâtonsa dans ce froid crépuscule de la vieillesse. Et pour cela, il faut que je ne m’attarde pas à gribouiller le long de la route qui me reste encore à faire. Il faut que tu le comprennes, aussi, toi, et que tu ne te croiesb pas obligé de pousser la galanterie française jusqu’à exiger des gribouillis qui n’ont plus ni queue ni tête. Passe pour aujourd’hui, mais dorénavant plus de restitus, ni en vers ni en prose, pas même en pattes de mouches. Maintenant baisez-moi de BONNE AMITIÉ et dormez sur vos deux oreilles, SAVEZ-VOUS.
Juliette
a « tâton ».
b « croie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
