« 1 mai 1880 » [source : BnF, Mss, NAF 16401, f. 115-116], transcr. Blandine Bourdy et Claire Josselin, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11826e25, page consultée le 01 mai 2026.
Paris, 1er mai 1880, samedi matin
Qui paie ses dettes s’enrichit, dit la sagesse des nations, c’est pourquoi je te paie aujourd’hui ma restitus d’hier, afin d’enrichir mon cœur d’autant de bonheur qu’elle contiendra de mots de tendresse à ton adresse, à commencer par le premier : je t’aime. J’espérais mieux de ta nuit que ce qu’elle t’a donné, surtout après le désir que j’avais formellement exprimé pour cela à Dieu. Enfin, je serai peut-être plus écoutée la nuit prochaine. En attendant, il faut que je te rende un compte exact de l’usage que j’ai cru devoir faire de la loge de sept places que t’a envoyée le Théâtre-Français et des quatre fauteuils d’orchestre1. Si tu avais été éveillé, j’aurais pu ne pas prendre cette initiative mais comme tu dormais et que c’est pour ce soir, dans l’intérêt de la pièce et celui de Mlle Barteta2, j’ai cru bien faire en allant de l’avant, et voilà ce que j’ai fait : un fauteuil au bon Lesclide, deuxième fauteuil à Émile Allix, troisième et quatrième fauteuil à Louis3. Pour la loge de sept places dont quatre places déjà destinées à la famille Renan, et une place que j’ai offerte de ta part à Mme Allix, total cinq places occupées sur sept que contient la loge mais qui peuvent être sacrifiées sans inconvénient puisqu’elles sont au fond. Puisque te voilà, j’aurais pu te rendre compte tout de suite de vive voix de toute cette comptabilité gribouillée, mais, puisque tu préfères la lire à loisir, je ne demande pas mieux. D’ailleurs, je suis trop enrhumée pour résister à quoi que ce soit de ta volonté. Nous avons tous les deux un fort stock de journaux à lire, si nous voulons savoir par le menu les admirations et adorations que ton livre4 a inspiré aux quatre coins de l’horizon. D’après ce que tu viens de me dire, il va falloir redoubler de festivaux à la maison, mais c’est l’affaire de Rosalie et de ton porte-monnaie. Pourvu que tu sois content, tout ira bien à commencer par moi, la patraque caduqueb de ta maison. Heureusement que je t’aime d’autant plus que ça ne peut plus servir à rien. L’art pour l’art5 et l’amour pour l’amour.
[Adresse]
Monsieur Victor Hugo
1 Pour assister à Ruy Blas.
2 Jeanne Julie Regnault, dite Mademoiselle Bartet, (1854-1941), nommée sociétaire de la Comédie-Française en décembre 1880. Elle reprend le rôle de doña Maria de Neubourg, Reine d’Espagne, à Sarah Bernhardt qui vient de démissionner du Théâtre-Français après l’échec de l’Aventurière d’Émile Augier.
3 Son neveu, (Jean-)Louis Koch.
4 Religions et Religion.
5 Principe énoncé par Théophile Gautier, dont Hugo se défend d’être l’auteur dans William Shakespeare, deuxième partie, livre VI. Dans le livre précédent, il affirmait, « l’art pour l’art peut être beau, mais l’art pour le progrès est plus beau encore. » En 1859, il l’écrivait déjà à Baudelaire : « Je comprends toute votre philosophie […] je fais plus que la comprendre, je l’admets ; mais je garde la mienne. Je n’ai jamais dit : « l’art pour l’art » ; j’ai toujours dit : « l’art pour le progrès ». Au fond, c’est la même chose […] En avant ! c’est le mot du progrès ; c’est aussi le cri de l’art. ». Plus tard, dans sa lutte contre la peine de mort, il rapprochait cette formule de « la mort pour la mort » ou de « l’assassinat pour l’assassinat ».
a « Barthet ».
b « caducque »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
l’amnistie des Communards est enfin votée, et la fête nationale, fixée le 14 juillet, fonde la République sur la Révolution Française
- AvrilReligion et religions.
- 24 octobreL’Âne.
