« 16 février 1876 » [source : BnF, Mss, NAF 16397, f. 48], transcr. Erminie Baudry, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11194e551, page consultée le 01 mai 2026.
Paris, 16 février 1876, quarante-trois ans après, 10 h. [illis.].
Cher bien-aimé, je n’ai pas encore perdu tout espoir pour notre cher anniversaire ainsi que tu le verras par la présence de mon précieux livre rouge que je laisse en évidence sur ma table, dans le cas où tu ne serais pas trop fatigué pour écrire dedans1. Autrement, mon pauvre adoré, j’attendrai pour te le représenter le jour de ta naissance, c’est-à-dire dans dix jours. Avant tout, bien avant tout, je ne veux pas ajouter une fatigue de plus à toutes celles que tu as déjà et que je ne puis t’épargner. Mon premier bonheur c’est de ménager ta santé, le reste viendra quand il pourra. En attendant, je t’adore. Il est arrivé une autre lettre de Martel que tu verras plus une lettre d’un M. Morgny, ami de Deschanel, qui t’a été présenté par lui et qui te prie de venir à la rescousse de l’élection de ce même Deschanel en écrivant une lettre qui le recommande aux électeurs. Je les ai mises de côté toutes les deux. Depuis ce matin je suis occupée à trier les vieilles lettres de demande de secours et de réclamations de papier. J’ai de plus payé la traite [illis.] de 327 F. 60 et je vais payer tout à l’heure la nouvelle provision de bois de charbon et de [illis.]. Je ne sais pas encore à combien cela montera, la dernière voiture n’étant pas encore arrivée. Autre chose, nous n’avions pas compté sur les époux Claretiea pour demain, invités maintenant de fondation tous les jeudis. Pour cette fois encore il faudra que nos chers petits dînent là-haut, ce qui est bien maussade pour eux et pour nous. Dorénavant, il faudra surveiller le chiffre des invitations afin que cela ne se renouvelle pas, c’est trop bête. Heureusement que nous les aurons tous ce soir, ce qui portera bonheur à mon cher anniversaire un peu contristé. Je t’adore.
1 Pour fêter l’anniversaire de leur première nuit (16-17 février 1833), Hugo a l’habitude de laisser chaque année un message dans un livre rouge pieusement conservé par Juliette.
a « Clartie ».
« 16 février 1876 » [source : BnF, Mss, NAF 16397, f. 49], transcr. Erminie Baudry, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11194e551, page consultée le 01 mai 2026.
Paris, 16 février 1876, mercredi soir, 6 h.
J’ai eu un moment l’appréhension d’un grand danger pour toi tout à l’heure, mon cher grand bien-aimé, au moment où la voiture du boucher d’en face, qui avait déjà failli écraser une femme sur le trottoir en tournant sa voiture brusquement pour la lancer à fond de train de ton côté. Heureusement que tu as pu t’en garer à temps mais il faut que l’avertissement te profitea pour le reste de la soirée en étant très prudent pendant ta longue pérégrination à travers les accidents toujours menaçants qui pullulent dans les rues. Heureusement que je ne te quitterai plus avant un mois d’ici, ce qui me permettra de partager avec toi toutes les bonnes comme toutes les mauvaises chances au jour le jour. En attendant, mon cher adoré, je me paie une seconde forte restitus en l’honneur des adorables lignes que tu as écrites sur mon livre rouge. C’est une des douces traditionsb de mon cœur de te rendre au centuple tout ce que tu fais ou écris pour moi. C’est une façon de mettre mon amour à la place du tien et réciproquement le tien à la place du mien. Hélas je m’étais trop hâtéec de me réjouir ce matin en pensant que nos deux chers petits enfants dîneraient avec nous ce soir. J’avais compté sans les invitations de leur mère à Bibiche et Bertha, ce qui porterait à 15 le nombre des couverts c’est-à-dire l’impossibilité de s’asseoir autour de la table. Cependant rien n’est encore désespéré. Il suffit pour cela, comme c’est probable, que Vaquerie et que Lecanu et [Romaine ?] ne viennent pas ce soir pour que nous ne soyons que douze. Espérons que, de toute façon, nous n’aurons rien à démêler avec le chiffre 13. Demain encore nous serons forcés de nous passer de cette adorable petite marmaille car nous serons douze sans eux. Dorénavant, mon grand petit homme, il faut restreindre un peu le nombre des conviés sans cela nous serons toujours dépassés et privés de nos enfants. Je dis nos enfants comme s’ils m’appartenaient par le sang. Mais ma foi tant pis, le cœur a ses droits aussi et je m’en sers en les aimant comme s’ils étaient à moi. Je suis sûre, d’ailleurs, que tu me permets cet empiétement qui me permet de t’aimer en partie double à travers eux. Sois béni, mon cher bien-aimé, pour le bonheur que tu m’as fait aujourd’hui en écrivant les saintes lignes qui consacrent à nouveau notre éternel amour dans cette vie et dans l’autre. Sois béni. Je t’adore.
a « profites ».
b « tradition ».
c « hâté ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo, élu sénateur, préside l’Union républicaine (qui siège à l’extrême-gauche du Sénat).
- 30 janvierHugo est élu sénateur de la Seine.
- 4 aoûtHugo nommé président de l’Union républicaine (extrême-gauche du Sénat).
- 23 novembreMort de son frère Amand (né en 1803), dont Juliette a perdu la trace depuis leur séparation précoce à la mort de leur mère.
