« 14 mai 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 137-138], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10372e945, page consultée le 01 mai 2026.
14 mai [1850], mardi matin, 8 h.
Bonjour, mon doux adoré, bonjour, mon pauvre petit travailleur, bonjour. Comment vas-tu ce matin ? Comment va ton estomac ? À peine guéri tu recommences tes imprudences au risque de te donner une gastrite invétérée. Pauvre doux bien-aimé, quand donc seras-tu hors de ce tourbillon politique qui absorbe tout ton temps et toutes tes forces ? Ce jour-là sera un jour béni si jamais il arrive, ce que je n’ose pas espérer tant ton génie et ton dévouement deviennent de plus en plus indispensablesa à cette malheureuse République. Quoi qu’il en soit, mon petit homme, et précisément à cause de cela tu devrais te ménager quelque peu et ne pas risquer ta santé sans une absolue nécessité. Travailler à touteb heure, ne manger à aucune, c’est ce qu’on appeler brûler la chandelle par les deux bouts1. Tout ce que je te dis là, tu le sais aussi bien que moi, ce qui ne t’empêchera pas de continuer à te tuer pour je ne sais quelle nouvelle monstrueuse ingratitude qui ne peut pas te manquer de quelque part qu’elle te vienne. Quant à moi, qui n’ai pas le patriotisme chevillé dans l’âme, j’avoue que je donnerais tout le suffrage universel, toutes les Républiques et tous les gouvernements du monde pour un seul moment de santé et de bien-être pour toi. Ça n’est peut-être pas très romain, mais c’est très Juju. Avec tout cela je ne sais pas comment tu vas et je ne suis pas sûre de te voir tantôt et même de te voir du tout car il me semble dans ce que mon demi-sommeil a laissé dans ma mémoire, que tu m’as dit de dîner chez nos cousins2 ? Dans ce cas-là je ne te verrai donc pas d’ici à demain ? Oh ! ce serait affreux, tu ne me feras pas ce chagrin à la veille de commencer ce hideux traitement3 ? Je t’en supplie, mon Victor, ne me laisse pas passer cette journée sans te voir si tu ne veux pas que je souffre dans ce que j’ai de plus tendre et de plus cher au monde, mon amour.
Juliette
1 « Dissiper follement sa fortune, ruiner follement sa santé. » (GDU)
2 Dans Histoire d’un crime, Victor Hugo confirme le lien de parenté qui existe entre Julie Duvidal de Montferrier, épouse d’Abel Hugo, et Victor Sarrazin de Montferrier. Néanmoins cette parenté reste à établir. Victor et Julie sont-ils cousins, comme semble vouloir dire Juliette Drouet ?
3 Juliette est soignée contre la gale qui défigure son visage.
a « indispensable ».
b « tout ».
« 14 mai 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 139-140], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10372e945, page consultée le 01 mai 2026.
14 mai [1850], mardi, midi ½
J’ai peur que tu ne viennes pas, mon bien-aimé, ce qui me rend tout à fait malheureuse. Je m’en veux d’avoir accepté ta proposition pour chez les Montferrier, surtout si elle doit servir de prétexte à ce que tu ne me voiesa pas dans la soirée. Tant que je ne t’aurai pas vu je serai préoccupéeb et triste de cette affreuse possibilité de ne pas te voir de la journée. C’est à ce point que je n’irai peut-être pas chez nos marquis1 du tout. Je ne me reconnais pas le droit de porter une figure engrimacée de tristesse à ces braves gens si heureux et si cordiauxc. Dans ce cas-là il est probable que je resterai chez moi à t’attendre, quitte à me ronger le cœur d’impatience et de chagrin. Je ne veux pourtant pas que tu croies que j’ai la moindre mauvaise humeur. Ce que j’ai c’est le regret de ne pas te voir assez, c’est la crainte de ne pas te voir du tout aujourd’hui. Tout le reste n’est que tendresses, sollicitude et amour pour toi. Cher adoré, comment vas-tu maintenant ? Cette longue veillée et ce long jeûne ne t’ont-ils pas fait mal ? Voilà ce que je voudrais savoir avant toute chose, même avant le bonheur de te voir. Ô tâche de venir, mon petit bien-aimé, qu’il ne soit pas dit que tu m’as laissée tout un jour sans me donner signe de vie. Je t’en prie au nom de tout ce que tu aimes et que tu désires le plus, viens me chercher tantôt ou me voir ce soir. Jusqu’à ce que je t’aied vu je serai la plus triste et la plus malheureuse des femmes. Mon Victor bien aimé, mon sublime piocheur, je t’admire et je t’adore. Je baise tes pieds.
Juliette
1 M. et Mme de Montferrier.
a « voyes ».
b « préocupée ».
c « cordiales ».
d « je t’ai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
