« 10 juin 1874 » [source : BnF, Mss, NAF 16395, f. 105], transcr. Véronique Heute, rév. Florence Naugrette et Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10054e398, page consultée le 06 août 2026.
Paris, 10 juin [18]74, mercredi soir, 5 h. ½
À qui donc, mon galant pourvoyeur de nouvelles, fais-tu tous les jours hommages de la clayère1 des journaux frais dont quelques-uns n’ont pas même été sentis par moi, comme Le Charivari2 de ce matin, que je t’avais consciencieusement porté avant de l’avoir ouvert ? J’avais déjà remarqué, tu dois t’en souvenir, dès la rue Pigalle3, cette tendance nomade de tes journaux à déserter la maison tous les jours. Il paraît que le goût de pérégrination leur a repris et que d’eux-mêmes, ils s’en vont, non vers une autre patrie, mais dans des cabinets de lecture plus commodes et plus plaisants que le mien. Peut-être seraisa-je de leur avis si je connaissais le motif de leur préférence, mais dans le doute je m’abstiens. Ce dont je ne m’abstiens pas, par force ou par plaisir, c’est de t’aimer au-delà de la raison, au-delà des 99 degrés Réaumur4 qui nous rôtissent en ce moment, au-delà de l’enfer et même du Paradis. Tu seras bienvenub à me rapporter ce soir Le Rappel5 et Le Charivari de ce matin et L’Égalité de Marseille d’hier, car, décidément, ces trois journaux manquent encore plus à mon bonheur qu’à ma collection. J’ai besoin de me souvenir que Petit Georges est encore, hélas ! pauvre petit, malade et que Jeanne sourit avec confiance à l’espoir de voir danser La Dame ce soir aux Champs-Élysées6 pour ne pas jeter mon cœur aux orties.
1 « Clayère » : parc inondé, sorte de grand marais ou de grand étang rempli d’eau de mer dans les grandes marées et dans lequel on jette les huîtres après les avoir pêchées, pour les y nourrir et engraisser. (Littré).
2 Le Charivari : quotidien, puis hebdomadaire fondé en 1832. Il publiait un nouveau dessin dans chacun de ses numéros. Un de ses directeurs de publication fut Pierre Véron (Gallica).
3 Victor Hugo et Juliette Drouet habitaient précédemment 55, rue Pigalle, depuis le 4 octobre 1873.
4 1 degré Réaumur = 1,25 degré Celsius.
5 Le Rappel : « Fondé en 1869 par l’entourage de Victor Hugo, Le Rappel rencontre rapidement un grand succès parmi un public d’étudiants, d’ouvriers et d’artisans. Républicain et fortement anticlérical, le journal se caractérise par son radicalisme et son ton tranché. Dans les années 1880, la concurrence de La Lanterne, La Marseillaise ou La Justice diminue son influence. » (Gallica).
6 Victor Hugo écrit : « Après le dîner, JJ et moi, nous avons pris une voiture et nous avons mené Jeanne voir du haut de la voiture les danses de l’Alcazar aux Champs-Élysées. » (Carnets manuscrits 1874, 10 juin ; BnF, Mss, NAF 13478, f. 146). La veille, il avait noté : « Après le dîner, nous avons mené, JJ et moi, Petite Jeanne voir l’Alcazar aux Champs-Élysées. Le cocher l’a portée dans ses bras et elle a regardé par-dessus les arbres chanter et danser. Elle était contente. » (Carnets manuscrits 1874, 9 juin ; ibid.).
a « serai ».
b « bien venu ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils emménagent rue de Clichy. Elle ignore que la liaison avec Blanche, qui n’est plus à leur service, continue.
- 19 févrierQuatrevingt-treize.
- 29 avrilIls emménagent 21 rue de Clichy.
- OctobreMes fils.
