« 19 décembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 236-237], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9712, page consultée le 25 janvier 2026.
19 décembre [1835], samedi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon adoré, bonjour, mon Victor, comment vas-tu ce matin ? Je suis bien
tourmentée du souvenir de ton mal de tête et de ton mal de gorge surtout, toi ayant
travaillé cette nuit.
Mon Dieu, que je voudrais trouvera un moyen de faire cesser
cet atroce travail de toutes les nuits. Quel poids j’aurais de moins sur la conscience
et combien de tourments de moins pour mon pauvre cœur qui s’imagine sans cesse que
la
fatigue et la préoccupationb
résultant de ton travail sont des symptômes de refroidissement.
Tu vois, mon
pauvre adoré, quel service immense nous rendrait la possibilité de vivre indépendante. Toi, tu y gagnerais le repos et la santé ; moi,
la tranquillité et peut-être le bonheur, car tu viendrais, je l’espère du moins, plus
souvent et plus longtemps. Mais cette indépendance au train dont je vais, ne viendra
jamais et nous courons risque : toi, de t’épuiser ; moi, d’avoir une vieillesse
indigente et méprisée. Au reste, je m’en moque. Ce qu’il m’importe, c’est de jouir
des
peu d’instants qu’il me reste et pour cela j’ai besoin de te voir souvent, de te voir
bien portant, bien heureux, bien gai, bien libre d’esprit. Pour cela, il ne faut pas
que tu travaillesc autant. Je
t’en conjure donc, mon cher bien-aimé Victor, ménage-toi, vendons toute la maison
s’il
le faut, mais soyons heureux : voilà ma philosophie, voilà mon présent et surtout
mon
avenir.
Mon cher petit homme, c’est le souvenir de ton mal, c’est la certitude
que tu l’auras augmenté en travaillant cette nuit qui me dictentd cette lettre. Mais je t’aime. Je donnerais ma vie pour toi avec délices.
J.
a « je voudrais trouvé ».
b « la préocupation ».
c « tu travaille ».
d « dicte ».
« 19 décembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 238-239.], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9712, page consultée le 25 janvier 2026.
19 décembre [1835], samedi soir, 8 h.
Mais, mon cher petit bijoua, il est
absurde que vous soyez de jour en jour plus joli. À quoi que ça vous avance de faire
tourner la tête à une pauvre femme comme moi, dites ? Est-ce le
délire de votre imagination stérile qui vous suggère cela ? Dites ? Dans tous
les cas, vous pouvez vous vanter
de m’en inspirer une belle, de passion.
J’ai lu la lettre de Mme Duchambge1. S’il m’était possible de ne pas éprouver de jalousie et d’envie
chaque fois qu’un autre ou qu’une autre reçoit un motb écrit de toi quelque insignifiant
qu’il soit, je te dirais que tu as bien fait de répondre à cette pauvre femme. Mais,
mais…
C’est que je suis jalouse justement. Sinon de la femme, au moins de la
lettre que je voudrais garder pour moi toute seule, dût Mme Duchambge et toutes les
musiciennes de la terre mourir de chagrin et pleurer
du matin au soir sans interruption. Voilà pourquoi je ne dirai rien. Je ne suis pas généreuse, MOI.
Mon cher petit Toto, si
vous êtes bien bon, bien bon, vous viendrez de bonne heure ce soir et vous vous en
irez bien tard. Ce serait charmant, et cela correspondrait parfaitement avec le dîner
d’huîtres que vous m’avez fait faire ce soir.
Faites
ça, mon cher petit homme, et vous rendrez votre Juju bien heureuse et bien jolie.
Elle
est déjà bien amoureuse. Vous voyez qu’il ne manquerait rien à ses perfections, si
vous vouliez.
Juliette
1 Pauline Duchambge (1778-1858) est un compositeur français. En 1814, elle se consacra à l’enseignement de la musique. C’est alors qu’elle composa de nombreuses romances qui ont rendu son nom populaire. En 1835, la pièce XXVII des Chants du crépuscule de Victor Hugo, « La Pauvre fleur », fut mise en musique par Pauline Duchambge (Le Monde Dramatique, tome 2, 1835).
a « bijoux ».
b « une mot ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
