« 18 décembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 232-233], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9711, page consultée le 27 janvier 2026.
18 décembre [1835], vendredi matin, 10 h. ¼
Bonjour, mon cher adoré, bonjour, mon Toto bien-aimé. As-tu passé une bonne nuit ?
M’aimes-tu ? Vas-tu bientôt venir ? Voilà ce qu’il m’importe de savoir avant même
que
j’aie les yeux ouverts. À propos d’yeux ouverts, j’ai les miens dans un bel état dans
ce moment-ci. Ma servante, qui ne sait absolument rien faire de bien, s’est
arrangéea de manière à
faire une fumée telle qu’on ne se voit plus dans ma chambre. On dirait un
incendieb moins la flamme.
Mais, mon cher bijou, que je vous aime tous les jours plus, c’est peut-être pour
combler le déficit de votre côté car, vous, vous m’aimez tous les jours moins. C’est
bien triste et bien malheureux. Quoi que je fasse, je m’en aperçoisc et cela me décourage. Je
fais tout mon possible pour que tu ne t’en aperçoivesd pas, car j’ai remarqué que ma tristesse, bien
loin de t’attendrir, t’irritait. Aussi depuis ce temps-là, je tâche d’être gaie et
heureuse. Mais au-dedans de moi, je suis triste et je désespère.
Mon cher petit
Toto chéri, quand donc me reviendras-tu tout entier, en personne et en amour ? Ce
jour-là serait un jour bien joyeux et bien rayonnant qui me rendrait le bonheur et
la
confiance, et je t’en remercierais par bien des tendresses de cœur. Mais en attendant
et en n’attendant plus, je suis triste. Je souffre, je crois que tu ne m’aimes plus
et
je suis bien malheureuse.
Cependant, si tu voulais, tu changerais tout ce noir
en lumineux, toutes ces tristesses en joies. Ô, tâche de vouloir !
J.
a « c’est arrangée ».
b « une incendie ».
c « je m’en apperçois ».
d « tu ne t’en apperçoive ».
« 18 décembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 234-235], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9711, page consultée le 27 janvier 2026.
18 décembre [1835], vendredi soir, 8 h.
Oui, mon cher bien-aimé, j’ai été bien méchante tantôt, mais c’est toujours parce
que
je t’aime trop, et jamais autrement, ce qui est bien une excuse.
Tu ne sais pas,
mon cher bien-aimé, combien la négligence que ton travail t’oblige de faire de ma
personne et de ma maison me rend triste et me donne à croire que tu m’aimes moins
qu’autrefois. De là vient cette irritabilité, cette facilité à m’inquiéter de tout,
même des choses qui n’existent pas. Je t’en demande pardon une bonne fois, et pour
le
passé et pour l’avenir, car je sens bien que c’est un tic
douloureux qui ne se passera qu’avec mon amour, c’est-à-dire qu’avec ma vie.
Mon cher petit homme, je n’ajoute pas grande foi à tes promesses. Cependant, si
tu étais assez charmant pour venir de bonne heure ce soir, je t’en serais
reconnaissante toute ma vie et je te le témoignerais ce soir par des millionsa de caresses plus tendres les
unes que les autres. Si malgré cela tu ne venais pas, je tâcherai que tu ne
t’aperçoivesb pas de
mon désappointement et de ma tristesse. Je serai gaie et bonne comme si j’avais été
la
plus heureuse et la plus aimée des femmes.
Tu vois, mon cher petit Toto, que je
suis en bon chemin d’expiation et que je me fais douce et résignée, comme le Gustave
DROUINEAU1 sur
son monument funéraire.
Je vous aime, mon Toto, car je ris dans ma lettre et je
pleure dans mon cœur. Je vous aime.
Juliette
1 Gustave Drouineau (La Rochelle, 1798-Paris, 1878), auteur dramatique et romancier français. En 1835, il fut interne près de La Rochelle. Nous ignorons à quoi l’épistolière fait référence en employant l’expression « comme le Gustave Drouineau sur son monument funéraire ».
a « des des millions ».
b « tu ne t’apperçoive ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
