« 23 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 251-252], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4251, page consultée le 25 janvier 2026.
23 mars [1843], jeudi matin, 7 h. ½
Voici un petit bonjour bien matinal que je t’envoie du fond du cœur, mon cher adoré ;
je désire qu’il te trouve profondément endormi et qu’il ne te réveille pas, mon Toto
bien-aimé ; tu as tant besoin de repos mon pauvre petit homme que je donnerais tout
au
monde pour savoir que tu en prends assez pour t’empêcher de te brûler le sang comme
tu
le fais toutes les nuits.
Je t’écris toutes mes fenêtres ouvertes et mon ménage entièrement fait. Je n’ai pas suivi en cette
circonstance et ton exemple et tes leçons. Je me suis levée à cinq heures et demie
du
matin quoique je fusse très malade, peut-être même à cause de cela car je ne pouvais
pas dormir. Cela me rappelle, au malaise près, un jour de départ, hélas ! Je ne vois
pas le moindre sac de nuit, pas le plus petit livre de poste, pas la moindre carte
d’auberge, pas l’ombre d’une diligence, pas le plus léger nuage de bateaux à vapeur.
Je ne vois que le mur de la rue Sainte-Anastase qui verdoie et poudroie1 sous le soleil le plus charmant. C’est triste, tristissime et j’ai
besoin de penser aux Burgraves que je verrai et que
j’entendrai ce soir pour ne pas me laisser aller à un véritable désespoir. Il faut
espérer que ces misérables crétins trouveront affaire à forte partie ce soir, s’ils
essayaient de troubler la représentation. Pour moi, si on pouvait me les mettre sous
la griffe, Dieu sait qu’il n’en resterait pas beaucoup d’eux tous et dans très peu
de
temps encore. J’attends ce soir avec impatience. Je voudrais être plus vieille de
toute cette journée pour savoir comment s’est passée la soirée qui va venir. Il me
semble que si tes amis ont du cœur ça ne peut que très bien se passer. Nous les
verrons à l’œuvre ce soir.
En attendant, je voudrais bien baiser votre belle
bouche. Tâchez de me l’apporter le plus tôt que vous pourrez, cela vous sera très
facile en allant à l’Académie, car c’est aujourd’hui un de vos jours, je crois ?
J’ai fait mettre à la poste et affranchir la lettre de ce pauvre homme en question.
Je
désire beaucoup pour lui, sa femme et ses quatre enfants, que tu lui obtiennes un
secours du Ministère. Pauvre adoré, malgré toutes les affaires dont tu es accablé,
tu
trouves moyen de faire du bien à tout le monde. Sois béni, mon adoré, comme tu es
aimé.
Juliette
1 Citation fréquente de Barbe Bleue sous la plume de Juliette.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
