« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16323, f. 143-146], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10933, page consultée le 24 janvier 2026.
Lundi soir, 8 h. ¼a
Parce que vous ne me lirez pas, mon cher Toto, ce n’est pas une raison pour que je
ne
vous écrive pas, puisque ça m’est un bonheur de vous écrire. Depuis plusieurs jours
et
sans d’autres raisons que votre caprice, vous êtes avec moi d’une injustice cruelle.
Si vous saviez à quel point c’est monstrueusement injuste votre jalousie, vous
rougiriezb de vous y livrer
aussi souvent, et vous vous repentiriez d’être aussi méchant avec moi qui vous aime
de
toutes les forces de mon âme, et qui ne suis jamais une minute de la vie sans vous
en
fournir des preuves. Il vous a plu de troubler cette journée, comme il vous a plu
de
troubler la journée d’avant-hier, comme il vous plaira de troubler celle de demain
et
les autres. Je m’y soumets d’avance. J’aurai un grand fond de patience et de
résignation, comme j’ai un grand fond d’amour. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi
vous tiendriez avec moi l’engagement d’être heureux et de me rendre heureuse. Vous
savez que je suis faitec aux
déceptions de tous genres et vous seriez fâché que celle-ci manquât à ma vie. Vous
avez sans doute raison. Du moins, je partirai de cette vie vierge de toutes illusions.
C’est une consolation comme une autre.
Si vous deviez lire cette lettre, mon cher
bien-aimé, je n’aurais pas autant lâché la bride à mon amertume parce que je vous
aime, parce que je crains de vous affliger en vous mettant trop à nu devant les yeux
votre injustice. Mais comme vous ne me lirez point, c’est un soulagement
inoffensifd que je donne à mon
âme en me plaignant de la manière peue généreuse dont vous
escomptez ma vie et mon amour. Cependant, je ne veux pas employer[« emploier ».] toute ma lettre à me plaindre de vous. J’ai dans le cœur
un autre besoin qui est de vous dire que je vous aime, que vous êtes toute ma joie,
tout mon bonheur, et que j’aimerais mieux mourir que de vous tromper. J’ai encore
un
autre besoin, celui de vous demander pardon des chagrins involontaires que je vous
fais. Je vous prie de me pardonner mon amour puisqu’il ne vous rend pas heureux. Je
vous prie de me pardonner de vivre puisque ma vie ne sert qu’à troubler votre repos.
Hélas ! si j’étais bien sûre de ce que je vous dis là, je
nous aurais bientôt délivrésf. J’y pense bien souvent. Ce qui me retient c’est un reste de
doute, c’est la crainte de vous laisser un vide dans le cœur… Cependant, si j’étais
bien sûre que je vous suis à charge, avec quelle joie je vous donnerais cette dernière
preuve d’amour, avec quelle satisfaction je vous délivrerais de moi. Mon Dieu, je
sens
bien que vous pouvez craindre de me voir à un autre, que vous pouvez craindre de me
voir malheureuse de votre abandon. Eh bien, si je vous débarrassais de tout en même
temps, ne seriez-vous pas heureux, dîtes ? N’auriez-vous pas pour moi un sentiment
de
reconnaissanceg, dîtes ?
Si vous saviez que de vous plaire m’est bien plus nécessaire que la vie, vous n’auriez
aucune crainte de m’avouer la vérité. Il n’est pas besoin d’avoir la responsabilité
de
la promesse d’une mère morte pour faire le sacrifice de sa vie à son amant.
Juliette
a Juliette a noté « 2 » en haut de la cinquième page pour indiquer la deuxième partie de sa lettre.
b « rougireriez ».
c « faites ».
d « innoffensif ».
e « peue ».
f « délivrer ».
g « recconnaissance ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
