14 février 1854

« 14 février 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 69-70-71], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2431, page consultée le 24 janvier 2026.

Je vous attends à pierre fendre mon insaisissable petit Toto et je rage à 40 mille degrés centigrades. Tout cela mêlé à la médecine me cause des borborygmesa hideux et des accès d’hypocondrie très peu réjouissants.

4 h.

En général mon cher petit atome, vous obéissez assez bien à mes évocations, seulement vos apparitions sont trop fugitives pour me faire l’illusion d’un vrai bonheur. Aussi je ne suis pas beaucoup moins triste après vous avoir entrevu qu’avant. En somme tout cela n’est toujours pour moi que le vide et la solitude.
Pardonnez ce petit cri de regret à votre grosse pierre de taille et tâchez de ne pas trop abuser de l’argument scie pour lui prouver que vous avez le droit de la pulvériser comme un simple Palmerston. En attendant, je frémis d’admiration des sublimes horreurs que je viens de lire. Il est impossible de pousser plus loin la poésie de l’atroce. Toute la vieille école de peinture espagnole n’est plus que des vignettes maniérées comparée à votre féroce génie1. Je comprends du reste maintenant l’unanime couardise de la presse jersiaise. Il y a de quoi faire reculer de beaucoup plus braves carrés de papier que ceux de cette île sauvage mais trop peu déserte. Du reste, il ne m’est pas prouvé que le gouvernement Goddam2 ne vous invite pas à aller voir ailleurs s’il y est. En attendant vous le houspillez en conscience et vous lui taillez d’effroyables croupières avec la peau du Boustrapa découpé en lanières. Décidemment je suis de votre avis, je plains plus Lord Palmerston que John Tapner.
Maintenant que j’ai assez grincé des dents à votre petite élucubration, je reviens à mon mouton. Quand donc vous verrai-je ? Cette question stéréotypée me rappelle une mystification matinale et maritime après avoir passé la nuit à entendre les appels, les chants et les cris des [illis.]b.
Pour peu que tu tardes encore quelques minutes à venir, mon cher petit bien-aimé, je ne pourrai pas t’embrasser car je ne serai plus seule, probablement. J’avais commencé tantôt un gribouillis, que je n’ai pas pu retrouver, dans lequel je m’accusais d’égoïsme et où je me reprochais de te voler des moments si précieux. Te voilà, mon amour, la suite à demain et mon cœur tout de suite.

Juju


Notes

1 Juliette est chargée de copier le réquisitoire que Victor Hugo adresse à Lord Palmerson, secrétaire d’état à l’intérieur en Angleterre, après l’exécution de Tapner. Victor Hugo bouleversé par cet épisode produira une série de dessins très noirs ayant pour motif un gibet.

2 Injure assez violente : « maudit de Dieu », « satané ».

Notes manuscriptologiques

a « borboryme ».

b Il n’est certain que ce dernier paragraphe, écrit sur une nouvelle feuille, soit la suite de la page précédente, inachevée.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.

  • JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
  • 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
  • 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
  • 10 févrierExécution de Tapner.
  • 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
  • 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
  • Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
  • Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.