16 mai 1854

« 16 mai 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 189-190], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1356, page consultée le 26 janvier 2026.

Vous mériteriez que je vous supprimasse vos restitus pour vous apprendre à vous ficher de mon orthographe avec cet aplomb de mauvais goût d’un parvenu académique. Mais je ne vous ferai pas ce plaisir, vous voulez m’intimider et m’amener, à force d’avanies et de vexations de tous genres, à ne pas mettre un cuir1 devant l’autre, eh bien vous n’y parviendrez pas. Telle est ma ténacité bretonne. Plus vous vous tiendrez de rire les côtes devant mes pataquès et plus je persisterai dans mes gribouillis, c’est mon caractère. Maintenant je ne serais pas fâchée de voir le bout de votre nez, sauf vot’ respect. Il y a déjà bien longtemps que le facteur a passé, j’en suis sûre car chemin faisant, il s’est rafraîchia d’un verre de gin chez la mère Land et m’a fait demander l’aumône par la même occasion. Je me suis empressée de la lui refuser avec une touchante simplicité, admirant d’ailleurs la noble fierté de cet insulaire employé de Sa Majesté la queen de la grande Bretagne. Il est vrai que le gaillard consume assez de gouines2 et de petits verres pour être à sec le plus souvent. Hormis cet incident et les quelques visiteurs de mon voisin mystérieux, je n’ai rien de plus intéressant à vous apprendre à moins que vous ne considériez comme une nouvelle étrangère la question d’Orient de mon cœur mais tout cela ne vaut pas la peine que vous et moi prenons, vous de lire tout ce ramassis, et moi de les écrire. Tant que je ne serai pas mieux fournie de plaisir, d’amour et de bonheur, je n’aurai rien de plus à vous apprendre. En somme, il en est des restitus comme des civets de la cuisinière bourgeoise3 ; pour les faire il faut un lièvre ou un lapin mais n’avoir pas même un chat c’estb à jeter sa plume aux chiens ou à Toto.

Juliette


Notes

1 Faute de prononciation ou de liaison.

2 Avant de devenir une insulte homophobe, ce terme désignait au XIXe siècle une femme de mauvaise vie, une prostituée. Le mot dérive peut-être de « queen », qui désignait en argot anglais une prostituée. D’où le jeu de mots de Juliette Drouet.

3 Titre d’un livre de recettes de Menon datant du milieu du XVIIIe siècle et très souvent réédité.

Notes manuscriptologiques

a « raffraichi ».

b « s’est ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.

  • JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
  • 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
  • 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
  • 10 févrierExécution de Tapner.
  • 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
  • 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
  • Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
  • Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.