2 mars 1851

« 2 mars 1851 » [source : MVHP, MS a8517], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e124, page consultée le 03 mai 2026.

XML

Bonjour, mon bien-aimé Toto, bonjour, mon cher amour béni, bonjour, je t’aime, et toi ????? Réponds si tu as réponse à tout, ne marche pas sur Fouyou et apporte-moi quelque chose. Tu as une magnifique occasion qu’il ne faut pas laisser s’échapper, celle de Châtillon revenant de chez les sauvages avec une cargaison de chevelures plus ou moins ondoyantes, de tomawaks, de flèches et de bracelets en mâchoires de chefs et d’académiciens du pays. Nous verrons si vous aurez la générosité de partager un trésor avec moi qui vous donne tout ce que j’ai sans rien garder. En attendant, vous seriez bien aimable de m’apporter vos lettres jour par jour comme autrefois et sans en rien trier. Vous me le promettez et puis vous ne tenez pas votre promesse, ce qui est lâche. Ayez le courage de me refuser et d’avouer que vous avez pour cela de bonnes raisons que je devine d’ailleurs malgré vos restrictions et vos réticences. Vous comprenez que je n’ai pas besoin d’avoir le nez de Mme[illis.] les numéros de la rue Notre-Dame-de-Lorette1 pour savoir à quoi m’en tenir sur les habitantes. Je n’ai pas besoin de lire la correspondance de Mme Constant pour connaître à quel degré d’intimité et de galanterie vous êtes avec cette dame mi-partie de Niboyet et de Jeanne Deroin, le tout broché en Moniteur du soir. Je n’ai pas besoin de voir Poléma pour deviner la boulea rouge qui va et vient de Mabille2 à Saint-Lazareb et réciproquement en faisant quelque petit temps d’arrêt chez les représentants paillards en semant sur son passage des chefs d’administration crédules, M. G. en chemise et en bottes, plus fortes que son esprit et sa continence sur les grandes routes du Bourget. Il n’est pas besoin du don de seconde vue pour voir tout cela, la première suffit et du reste pour reconnaître à distance vos affreux mystères. Aussi, je vous conseille de ne pas vous gêner pour me refuser nettement ce que je vous demande depuis si longtemps. Je vous saurai gré de la franchise.

Juliette


Notes

1 Juliette se doute que Hugo fréquente une femme rue Notre-Dame-de-Lorette depuis qu’elle l’a entendu donner cette adresse à un cocher. C’est là qu’habite Léonie Biard.

2 Le bal Mabille, avenue Montaigne, fondé en 1840.

Notes manuscriptologiques

a « boulle ».

b « a St-Lazarre ».


« 2 mars 1851 » [source : MVHP, MS a8518], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e124, page consultée le 03 mai 2026.

XML

Tu sais que c’est aujourd’hui dimanche, mon petit homme, et que je ne te verrai presque pas demain et après-demain puisque tu dînes en ville. Tu serais bien bon de venir un peu plus tôt aujourd’hui pour que je puisse me rattrapera un peu sur ces deux longs jours de privation. Il me semble que cela dépend de toi, si tu voulais, puisque tu as toute la soirée pour donner audience à tout le monde ? Tous les dimanches, je te fais la même prière sans obtenir une minute de plus. Il est probable que je ne serai pas plus heureuse aujourd’hui que les autres jours. Je m’y attends sans pouvoir me résigner à mon sort. Le jour où cela arrivera, c’est que je serai morte. Ce jour-là sera un jour de délivrance pour toi. Pour moi, je ne sais pas ce qu’il sera car si l’âme perçoit encore quelque chose de ce monde-ci, il est probable que je ne serai pas plus heureuse morte qu’en vie. Mais ce n’est pas là ce que je veux te dire un dimanche gras, l’avant-veille d’un jour qui nous a donnésb l’un à l’autre1. Je veux mettre un faux nez à ma tristesse et te sourire en joyeux masque que je pourrais être si la gaieté obéissait à la volonté.

J’espère que mamzelle Dédé aura eu autant de succès cette nuit chez le berger, que l’autre chez le Turc et qu’elle se sera aussi fort amusée à l’Hôtel de Ville qu’à l’Ambassade ? Vous me direz cela tantôt parce que la joie de cette ravissante jeune fille me réjouit le cœur et sa beauté flatte mon orgueil presque autant que si j’en étais la mère. Maintenant, mon cher bien-aimé, il faut tâcher de venir un peu de bonne heure pour que j’aie le temps de te voir et de te parler un peu. Tâche d’expédier tes affaires et tes plaisirs assez tôt pour que j’aie le temps de remplir mes yeux, mon cœur et mon âme de toi que j’adore.

Juliette


Notes

1 Juliette et Hugo ont l’habitude de fêter leur première nuit à la fois le 16 février et le mardi-gras (pourtant le mardi-gras 1833 tombait le 19 février).

Notes manuscriptologiques

a « rattrapper ».

b « donné ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.

  • 1851Hugo visite les caves de Lille.
  • 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
  • 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
  • 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
  • 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
  • 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
  • 26-27 octobreAutre excursion.
  • 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
  • 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
  • 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.