« 15 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 285-286], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11476, page consultée le 01 mai 2026.
15 décembre [1842], jeudi matin, 11 h. ½
Bonjour, mon cher petit bien-aimé. Je vous aime. Comment vas-tu ? Tu as sans doute
encore répétition1 aujourd’hui et par surcroit l’Académie ? Au reste, cela ne peut
aller qu’en augmentant comme chez Nicoleta2 jusqu’à la représentation. Je le sais et j’en enrage de bon
cœur : mais que j’ai mon LAISSEZ-PASSER et je me rabibocherai le jour d’une partie
de
ce que je perds la nuit. Dépêchez-vous de me le donner. En attendant, je vous défends
les hures à hures3 avec n’importe quoi
qu’une belle et bonne MAXIME4, ne fût-elle ni [neuve ?], ni
consolante, ni de la Rochefoucauld. Vous entendez, monstre d’homme. Il fait bien beau
aujourd’hui et je m’en réjouis pour ton fils et pour toi. Voilà le temps qu’il vous
faut, mes chers petits frileux, à défaut du soleil de juillet. Ce beau soleil de
juillet que l’Académie des Sciences a mis dans sa poche cette année d’après l’avis
d’UN FIDÈLE SEUL CONTRE UN SIÈCLE5. Je
voudrais que l’hiver se passe ainsi, mes chers petits hommes6, et que le printemps soit déjà
derrière vos vitres. En attendant, il faut bien vous soigner – et ne pas avoir froid
et encore moins d’humidité aux pieds.
Demain, mon cher petit homme, vous aurez
vos bottes remises à neuf. Mais je crois, en tout état de chose, qu’il serait prudent
d’en commander une paire parce que d’ici au beau temps, tu n’auras pas assez de tes
souliers et de tes vieilles bottes. Voilà mon opinion, c’est à toi de voir jusqu’à
quel point elle est juste. Maintenant, pense à moi si tu peux. Aime-moi, mon Toto,
si
tu ne veux pas que je sois la plus malheureuse des femmes et tâche de venir le plus
vite que tu pourras si tu veux que j’en sois la plus heureuse. Je n’ai pas encore
de
barricade, mais cela ne tardera pas. Je sens la révolution
de JULIETTE s’avancer à grands pas. C’est un avis que je vous donne, mon fameux
VAINQUEUR, tâchez d’en profiter à temps pour vous et pour moi. Baisez-moi, aimez-moi.
Je pense à vous, je vous aime et je vous adore, mon beau Toto.
Juliette
1 Victor Hugo a présenté Les Burgraves au Théâtre-Français le 23 novembre et en commence donc les répétitions.
2 L’ombre de Nicolet ou De plus en plus fort ! est un vaudeville en un acte de Charles Desnoyer et Labie, créé lors de la réouverture du théâtre de la Gaieté en 1837. Juliette fait ici un jeu de mot sur la devise de Nicolet, « de plus en plus fort ».
3 Hure désigne la tête du sanglier et par extension, de façon familière, la tête, un visage hirsute et grossier. Juliette semble ici interdire à Hugo les têtes à têtes avec une autre femme qu’elle.
4 Mlle Maxime répète le rôle de Guanhumara dans Les Burgraves.Celle-ci ne correspond cependant pas au rôle que Hugo a en tête, elle en est donc dépossédée en janvier 1843, au profit de Mlle Fitz-James, puis enfin de Mme Mélingue.
5 Référence à un ouvrage d’Antoine Madrolle (1791-1861), écrivain religieux et politique ayant collaboré aux revues Conservateur et à La Gazette de France.
6 Juliette fait ici référence à Victor Hugo et à son fils, François-Victor Hugo, qui a été gravement malade durant plusieurs mois. S’inquiétant régulièrement d’eux, elle considère le beau temps comme bénéfique pour leur santé.
a « Nicollet ».
« 15 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 287-288], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11476, page consultée le 01 mai 2026.
15 décembre [1842], jeudi soir, 6 h. ¾
Ô je t’aime, mon Victor adoré, je t’aime. Ma vie tout entière est passée dans mon
amour, le jour où tu ne voudras plus que je t’aime, je mourrai. Je vis en admiration,
en contemplation et en adoration devant toi. Je te trouve le plus grand, le plus beau,
le plus noble, le plus doux et le plus généreux des hommes. Et si jamais homme a été
fait à l’image de Dieu, c’est toi, mon bien-aimé, si ravissant et si sublime. Mais
si
beau, si charmant et si grand que tu sois, mon bien-aimé, mon amour m’a faitea ton égale par le cœur car jamais homme
n’a été aimé par une femme comme tu l’es par moi, Dieu sait que je dis vrai.
Je
voudrais mourir pour toi. Je ne peux vivre que par toi et pour toi. Je t’aime, je
t’aime, je t’aime.
Je compte les secondes, les minutes et les heures qui me
séparent de toi. Je donnerais des jours, des mois, des années de ma vie par chacune
d’elle pour les abréger. Tâche de mettre la librairie, les imprimeurs, les importuns
et même les amis doubles1 pour venir plus tôtb auprès de ta pauvre vieille Juju.
Eh ! bien, la chose en question est arrivée ! Vous n’étiez pas au bout de ma rue que
c’était fait. Voime, voime, [deux mots illisibles] vraiment, et M. Dodo il fa vaire le vier à pras bentant
au moins vuit chours2. Ia, ia, monsire, matame, il est son
sarme à Monsire Dodo, la baufre matame Chichi il êdre pien féxée t’afoir
avaire afec in bareil drange mondagne3. Taisez-vous,
monstre, vous n’avez que ce que vous méritez. Je suis furieuse contre vous pour de
bon
et pour de vrai. Ne venez pas faire le matamore4 ce soir car je ne me
prêterai pas à cette mauvaise plaisanterie, je vous en préviens.
Baise-moi, car,
bien que tu sois un scélérat et un MALOTRU, je t’aime de toutes mes forces et encore
bien plus. Je te pardonnerai même toutes tes scélératesses si tu viens de bonne heure
ce soir. Tu vois que je suis d’une bonne composition ? Baise-moi. Je t’aime de toute
mon âme.
Juliette
1 Juliette fait ici un jeu de mot sur l’expression « mettre les bouchées doubles ».
2 Juliette écrit en imitant l’accent allemand : « et M. Toto, il va faire le fier à bras pendant au moins huit jours ».
3 De même : « Il est sans [armes] à Monsieur Toto, la pauvre Madame Juju, elle est bien vexée d’avoir affaire avec un pareil tranche-montagne ».
4 Matamore est un personnage de la comédie espagnole qui se vante à tout propos de ses exploits guerriers contre les Maures (d’où le mot « mata maure »). Par extension, le mot désigne un personnage bravache, fanfaron (Source : TLF).
a « fait ».
b « plutôt ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
