« 24 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 253-254], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4252, page consultée le 24 janvier 2026.
24 mars [1843], vendredi, 12 h. ¼
Bonjour, mon Toto chéri, bonjour mon bien-aimé chéri. Comment vont tes yeux ? Le vent
et la poussière de cette nuit ne t’ont pas fait de mal, mon pauvre amour ? Moi je
vais
bien tout à fait ce matin. Le repos de cette nuit m’a beaucoup calmée, je ne sens
plus
rien du tout. Je suis aussi vite guérie que je suis vite malade. Cela tient sans doute
à ma nature impressionnable au physique et au moral.
Voilà encore une magnifique
soirée de passée, mon cher bien-aimé, mais il faudrait, comme tu le dis, en avoir
trois ou quatre pareilles et de suite pour dégoûter les ennemis de leur odieuse
cabale. Mais, comme tu ne peux rien demander à tes amis, il faudra retomber encore
dans des représentations troublées et cahotées qui ont eu lieu déjà. C’est triste,
de
donner gain de cause à d’aussi immondes ennemis mais enfin, il faut vouloir ce qu’on
ne peut empêcher. Je suis sûre, par exemple, que si le Beauvallet voulait jouer en conscience, la pièce ne serait pas attaquée
du tout. Il est bien malheureux que la vanité féroce de cet histrion et son improbité
compromettent à ce point le succès de la plus belle de tes pièces. Pour moi, je ne
peux pas penser à cet homme sans être indignée et je ne peux pas le voir jouer sans
éprouver des crispations nerveuses. Mais qui est-ce qui aurait pu deviner à l’avance
cet étrange avortement d’un des plus beaux rôles d’homme qui soient au théâtre ?
J’avoue, pour ma part, que jamais je ne me serais figurée une aussi complète
extinction d’un rôle de la part de ce Beauvallet. Il a plus mal joué celui de Job qu’il n’a jamais bien joué
ceux des rôles dans lesquels il avait du succès. Aussi, il ne me semble pas possible
qu’il n’y ait pas de perfidie et de trahison basse dans son insuffisance. Je t’engage
à t’en bien défier pour l’avenir. Certes, il aurait été moins dangereux d’avoir, tout
d’abord, un talent médiocre mais honnête que ce prétendu grand acteur que la vanité
rend stupide et que l’insuccès rend traître. Mais je m’aperçois, mon Toto, que je
te
donne des conseils à tort et à travers. Le désir de te voir bien jouéa, l’amour sans borne que j’ai pour toi
m’emportent toujours plus loin que je ne voudrais. Je t’en demande pardon, mon Toto
chéri, et je baise tes pieds.
Juliette
a « jouer »
« 24 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 255-256], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4252, page consultée le 24 janvier 2026.
24 mars [1843], vendredi après-midi, 4 h.
Que tu es bon, mon adoré, de t’occuper de moi à ce point. Tu m’aimes donc ? Tu ne
voudrais pas que je meure, n’est-ce pas ? Tu ne pourrais pas te passer de mon amour
si
tendre, si dévoué, si admiratif et si passionné, n’est-ce pas mon Toto ? N’aie pas
d’inquiétude, mon cher adoré, je ne suis pas malade et la petite indisposition que
j’ai ressentie ces jours-ci est déjà dissipée. Je te promets d’ailleurs de faire venir
M. Triger tout de suite si je sentais le
moindre symptôme sérieux. Je veux vivre moi, mon Toto
m’aime !Le mal de tête que j’éprouve n’est pas autre que le mal de tête dont je
souffre depuis que j’ai l’âge de connaissance et dont on peut voir les traces [griffogneuses ?] sur ma pauvre tête. Si tu peux me faire
sortir tantôt, l’air et le bonheur d’être avec toi me guériront tout de suite.
Je n’ai pas eu le temps de te demander tout à l’heure si tu avais vu des femmes au théâtre ? Il me semble difficilea, puisque tu y rencontres des
hommes, que tu n’y voies pas de femmes. Il y a longtemps que tu ne m’as parlé de ces
rencontres, je commence à m’en apercevoir à présent. Dès que je vous verrai, je vous
demanderai dans le blanc des yeux où vous en êtes avec
toutes ces péronnelles de la Comédie-Française ? Je ne veux pas vous laisser aller
comme ça avec toutes ces faumes sansb m’informer où vous en êtes avec elles. Tu
dois t’apercevoir, mon Toto, que j’ai bien mal à la tête par la stupidité renforcée
de
mes lettres. Excepté que je t’aime, je ne sens rien, je ne vois rien, je ne peux rien.
Je suis aplatiec et absorbéed par cet affreux mal de tête.
Plains-moi mon Toto et tâche de venir me prendre pour sortir.
Juliette
a « difficille ».
b « s’en ».
c « applatie ».
d « absorbé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
