« 28 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 189-190], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4081, page consultée le 24 janvier 2026.
28 février [1843], mardi-gras, 9 h. ¾ du matin
Il y a aujourd’hui 10 ans jour
pour jour, mon adoré, que nous touchions au plus grand bonheur de notre vie, du moins
pour ce qui me concerne. Cette pensée, mon Toto, et l’espoir que tu viendrais
peut-être, en l’honneur de ce jour, déjeuner avec moi, m’a
tenue éveillée toute la nuit presque et c’est à peine si j’ai dormi deux heures par
petits intervalles de quartsa d’heure.
Je ne me plains pas de ça puisque j’ai pu mieux penser à toi. Ce dont je me plains,
mon cher amour, c’est que tu ne sois pas venu au moins ce matin puisque tu n’avais
pas
de répétition. Est-ce que j’ai tort de t’en vouloir, mon Toto ? Alors je me repens
et
je te demande pardon. J’aime mieux croire que j’ai des torts envers toi que de penser
que tu en as envers notre amour.
Comment vont tes chers beaux yeux, comment va
toute ta ravissante et adorée petite personne ? Tâche de ne pas sortir avec tes bottes
percées car on dit qu’il pleut à verse dans ce moment-ci et avec ta disposition au
mal
de gorge, ce serait très pernicieux pour toi. Ménage-toi, mon pauvre ange, pour
l’assaut que tu vas donner dans huit jours et surtout pour tous ceux que tu aimes,
dont je suis la première. Je vais envoyer chez Dabat tout à l’heure avec force recommandations pour qu’il te rapporte
tes bottes demain. J’en doute cependant à cause du fameux Mardi-gras que tout le monde ne passe pas aussi sobrement que nous, surtout ce
monde-là. Enfin ce ne sera pas ma faute si tu ne les as pas demain, je t’en réponds.
Jour Toto, jour mon cher petit o. Je vous aime comme il y a dix ans et plus encore, si le plus était possible. Où
en êtes-vous de votre amour, vous, mon cher petit bien-aimé ? J’espérais que vous
seriez venu me le dire cette nuit. Hélas !!!!!b
Juliette
a « quart »
b Les quatre points d’exclamation courent jusqu’au bout de la ligne.
« 28 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 191-192], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4081, page consultée le 24 janvier 2026.
28 février [1843], mardi-gras, 1 h. après-midi
Je suis encore au lit, mon amour, sans que cela ait un grand sel pour moi et
uniquement parce que j’y ai plus chaud pour attendre le retour de ma servarde qui est allée porter tes bottes et voir le
bœuf-gras.
Je viens d’écrire à mon beau-frère et à ma
sœur pour les remercier de leur aimable envoi. J’ai préparé mes comptes pour ce soir
et enfin j’ai lu plusieurs journaux avec lesquels j’étais en retard depuis trois
jours. J’ai lu l’article de rétractation du hideux Charles
Maurice1 que je n’avais pas vu dans l’examen
rapide que j’avais fait de ces deux ignobles journaux2. On voit qu’il a
une venette3 atroce et il fait la grimace du diable forcé de
louer saint Michel qui va l’écraser sous son pied. Je suis contente que cette
misérable canaille sente enfin à qui ses injures s’adressent et ce qu’il peut lui
en
cuire pour l’avenir. Joly n’a jamais mieux
fait, et n’a même peut-être fait que cela de bien. Mais je l’en remercie, pour ma
part.
Bonjour Toto, bonjour mon cher petit Toto. Vous n’êtes seulement pas venu
une minute ce matin en l’honneur de notre anniversaire. Si
je pouvais être fâchée contre vous je le serais, surtout en cette occasion, car c’est
presque une mauvaise action que cette indifférence pour le retour du jour qui a décidé
de toute notre vie. Je sais que vous êtes très occupé, mon Toto, c’est pour cela que
je ne veux pas vous attribuer tout le mal que me fait votre absence aujourd’hui. Mais
vous, mon Toto, est-ce que vous ne vous faites pas quelques reproches de n’avoir pas
su trouver une minute sur vingt-quatre heures pour venir me dire que vous vous
souveniez d’il y a dix ans et pour
me dire que vous m’aimiez encore un peu ? Je vous pardonne mon Toto et je vous aime
toute seule et tristement, pas comme il y a dix ans car nous étions deux à cette ravissante besogne.
Juliette
1 Chroniqueur théâtral du Courrier des théâtres, particulièrement fielleux et corrompu.
2 Le National et Le Constitutionnel.
3 Peur, inquiétude semblable à celle du gibier poursuivi par les veneurs.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
