« 27 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 185-186], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4080, page consultée le 26 janvier 2026.
27 février [1843], lundi matin, 11 h. ½
Je n’ai pas eu le temps de te demander comment tu allais, mon pauvre bien-aimé, c’est
tout au plus si j’ai pu agripper un pauvre petit baiser de rien du tout tant tu étais
pressé de voler dans les bras de ton juge1. Depuis longtemps, ces messieurs prennent tout ton loisir
et se partagent toutes tes tendresses. Il ne m’en reste plus pour moi. J’ai beau faire
et beau dire pour te retenir, tu as toujours besoin de me quitter le plus vite
possible. Il faudra pourtant bien que les procès aient une fin, les répétitions aussi
et alors je vous promets d’être aussi exigeante que je suis résignée, aussi féroce
que
je suis moutonne. Vous voilà averti, vous ne serez donc pas étonné quand cela
arrivera.
Est-ce que tu as répétition tous ces temps-ci ? Il me semble que les
trois jours gras sont ordinairement jours de congé pour les répétitions ? Peut-être
je
me trompe. Et puis d’ailleurs n’eusses-tua pas de répétitions tu n’en serais pas plus libre, mon pauvre
bien-aimé. Je le sais et je me résigne tant bien que mal à mon fichu sort.
Je ne
sais pas si Mme Pierceau amènera son Démousseau aujourd’hui mais dans tous les cas, comme elle ne m’en a pas
prévenue d’avance, il en sera quitte pour revenir un autre jour, les mardi et les
jeudi exceptés. C’est après-demain que ma pauvre péronnelle rentre au bercail à son
grand regret car elle avait bien compté sur les Burgraves.
Elle avait compté sans son hôte2, voilà tout et il lui
arrive en cette occasion ce quib
m’arrive toute l’année à propos de tout. Mais, chut ! ne réveillons pas le chat qui
ne
dort pas. Parlons d’autre chose : je vous arrangerai vos ceintures, demain, mon cher
petit bien-aimé, parce qu’aujourd’hui je ne le peux pas à cause de Mme Pierceau. Mais
demain je ferai tout ce que je pourrai, malgré le Mardi-gras
et surtout à cause du Mardi-gras parce que je serai toute seule avec ma péronnelle
et
que nous travaillerons comme des enragées.
J’aurais pourtant bien voulu savoir
comment allaient tes yeux, mon Toto chéri, c’est bien triste de n’avoir pas eu le
temps de te le demander. Tâche de passer à la maison en revenant de chez ton juge,
au
moins que je sache comment tu vas et que je te baise pour toute ma journée.
Jour Toto, jour mon cher petit o. Soyez-moi bien fidèle, ou gare à mon grand couteau. Je vous le planterai, net
comme Dominus3, au beau milieu de votre affreux petit cœur de scélérat
si vous me faites la moindre trahison. Voilà comme je suis moi, vous le savez bien
donc vous n’avez qu’à vous bien tenir.
Baise-moi, mon Toto chéri, ne sois pas
triste et ne souffre pas et je serai très heureuse.
Juliette
1 Hugo est en procès avec Mlle Maxime, comédienne du Théâtre-Français qui l’attaque parce qu’il lui a retiré le rôle de Guanhumara dans Les Burgraves.
2 Jeu de mots avec « compter sans son autre », que Juliette écrit souvent « AUTE ».
3 Net comme Dominus : expression que Juliette utilise régulièrement pour exprimer ses menaces jalouses [Remerciements à Sylviane Robardey-Eppstein].
a « n’eusse-tu ».
b « qu’il ».
« 27 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 187-188], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4080, page consultée le 26 janvier 2026.
27 février [1843], lundi soir [6 ? 8 ?] h. ¾
Mon Toto chéri, je me réjouis de ce que voilà la soirée très avancée parce que
j’espère que tu viendras bientôt. Je le désire de tout mon amour, mon Toto adoré,
ne
me fais pas désirer trop longtemps car alors je pourrai à peine te voir. C’est demain
le fameux anniversaire, le vrai anniversaire1. Hélas ! L’amour
y sera mais le bonheur en sera-t-il pour la pauvre Juju demain ? Voilà bien des
anniversaires que nous laissons échapper sans leur donner même un sourire. Pauvre
ange, je ne t’en veux pas parce que ce n’est pas ta faute mais j’ai le cœur bien
triste quand j’y pense. Quand donc, mon Dieu, pourrons-nous nous appartenir l’un
l’autre ? Il est temps que cela vienne car je tire la langue longue comme le
bras.
M. Démousseau viendra mercredi à
3 h. ½ parce qu’il veut que tu n’aies plus qu’à signer quand tu viendras. Pour cela,
il m’a fait dire d’avertir l’affreuse sorcière de se trouver avec lui plus tôt afin
de
lever toutes les difficultés, s’il y en a, et pour que tu n’aies rien à démêler avec
elle, toi personnellement. Du reste il dîne à cinq heures
précises et ce serait le gêner et le désobliger, à ce que j’ai compris dans ce
que me disait Mme Pierceau, que de lui déranger ses heures. Tâche, mon Toto, de venir au
moins à 4 heures et puis tu seras débarrassé de cette corvée
à tout jamais.
Je t’aime mon Toto chéri, je t’adore mon Toto. Mais viens donc
bien vite et surtout reviens cette nuit.
Juliette
1 Juliette et Hugo ont deux fêtes commémoratives : la nuit du 16 au 17 février et le Mardi-Gras, que Hugo fond dans Les Misérables en une seule quand il décrit la nuit de noces de Cosette et Marius.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
