« 13 août 1864 » [source : BnF Mss, NAF 16385, f. 215], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3716, page consultée le 06 mai 2026.
Guernesey, 13 août [18]64, samedi matin, 6 h.
Bonjour, mon grand bien aimé, bonjour et bonheur si tu as passé une bonne nuit et
si
ton petit Toto1 va tout à fait bien
ce matin, comme je l’espère. Je ne sais pas encore si tu as HISSÉ ton cher petit
pavillon parce que je ne veux pas réveiller la pauvre Suzanne dans le cas où elle dormirait, ce qui fait que je ne suis pas
encore sortiea
de ma chambre pour aller voir si notre doux signal est présent. J’aime mieux, à tout
prendre, qu’il ne soit pas si matinal parce que cela me fait craindre que tu aies
peu
ou mal dormi. Je ne dis pas cela d’après moi car je suis levée depuis cinq heures
et
j’ai eu une très bonne nuit et je me porte comme le plus vieux des ponts-neufs. Si
j’étais sûre qu’il en soit de même pour toi et pour ton fils, je serais très heureuse.
Dans le doute, je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Je crois, mon cher petit homme,
que tu ferais bien de t’assurer de ce que désire ton fils quant au départ collectif.
Il vaudrait mieux, il me semble, le laisser entièrement maître de te rejoindre où
et
quand il lui plairab plutôt
que de l’obliger de te suivre bon gré mal gré en l’attendant indéfiniment. J’y ai
pensé cette nuit dans les courts moments que me laissait le sommeil. La question est
de savoir au vrai ce qu’il préfère, ce qui n’est pas facile avec les diverses
interprétations de votre entourage à tous les deux, sans compter les habitudes de
tendresse déférente et respectueuse de ton charmant petit Toto2. Mais, toi, son père, tu sauras bien deviner ce quic lui plairait le mieux et
[illis.] notre départ là-dessus. Du reste, pour ma part, je suis prête à tout même à
rester en [stylite ?] un pied en l’air et l’autre sur mon sac de nuit
tout le temps qu’il vous faudra pour vous décider, fût-ce même pendant quarante ans
comme Saint- [Trochu de Meuvy ?] (Haute-Marne). Maintenant que je vous
ai donné MES CONSEILS et fait ma profession de foi je vous baise aux quatre points
cardinaux.
1 Un mal de gorge de François-Victor Hugo a retardé le voyage.
a « je ne suis pas encore sorti ».
b « il lui plaîra ».
c « ce qu’il lui plairait ».
« 13 août 1864 » [source : BnF, Mss, NAF 16385, f. 216], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3716, page consultée le 06 mai 2026.
Guernesey, 13 août [18]64, samedi matin, 7 h. ¼
Mon adoré bien-aimé, mon âme s’élance vers toi, et mon cœur saute dans ma poitrine comme s’il voulait s’échapper pour passer dans le tien. Je suis folle d’amour, de reconnaissance et de bonheur. Je pleure, je ris tout à la fois. Tu ne devines pas pourquoi ? C’est que je t’ai vu tout à l’heure tournant tes yeux adorés de mon côté pendant que tu lisais ma lettre, que tu l’as baisée avant de la serrer et que tu as fait un signe d’amour dans la direction de ma maison. Te dire ce que j’ai éprouvé à ce moment-là, je ne le pourrais pas. C’était comme une vision du paradis. Ô mon adoré, mon adoré, mon adoré, toutes les félicités promises et éternelles sont dans ce baiser furtif de ton âme à mon âme. Je te bénis à genoux. Que Dieu te garde de tout mal ainsi que tous ceux qui t’appartiennent. Je te donne ma vie, je te donne tout en ce monde et dans l’autre pour ce baiser de flamme que j’ai surpris et volé à l’espace. Sois béni, sois béni, sois béni, je t’adore. Pourvu que tu ne sois pas souffrant, mon pauvre bien-aimé. Cette pensée traverse ma joie sans la détruire comme une égoïste que je suis. Pardonne-moi, je t’aime jusqu’à la félicité, jusqu’au délire, jusqu’à l’extase.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle emménage dans Hauteville II, que Hugo achète pour elle, et dont il soigne la décoration.
- 14 avrilWilliam Shakespeare.
- 16 avrilAchat du 20, Hauteville pour Juliette, qui y emménagera deux mois plus tard. La famille Hugo y avait résidé avant d’emménager à Hauteville-House. Juliette en avait signé le bail de location le 19 mai 1863.
- 5 maiPar testament, Juliette Drouet institue Victor Hugo son légataire universel, et à défaut, les enfants de ce dernier. Elle nomme Victor Hugo son exécuteur testamentaire, et à défaut, Charles, puis François-Victor.
- 15 juinPremière nuit de Juliette Drouet au 20, Hauteville.
- 25 juilletElle pend la crémaillère dans sa nouvelle maison.
- 15 août-26 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
