« 1 janvier 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/01], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12461, page consultée le 03 mai 2026.
1er janvier 1847, vendredia soir, 9 h. ½
Je t’ai déjà dit de bouche tout le bonheur que m’a causé ta tant douce et ravissante
lettre1, mon adoré, et cependant il me semble, tant j’ai
le cœur plein d’amour et de reconnaissance, que je ne t’ai rien dit. Si j’avais deux
cœurs et deux âmes ils seraient occupés à t’aimer et à te bénir et encore seraient-ils
insuffisants pour tout ce que j’ai d’amour. Tu ne sais pas et je ne le sais pas
moi-même à quel point je t’aime. Ce sont tous les amours et toutes les tendresses
fondus dans une adoration sans borne. Mon Victor, je t’aime, je t’aime, je t’aime.
J’espère que le bon Dieu écoutera ta prière et que je n’aurai pas cette hideuse
maladie pendant laquelle on meurt mille fois pour une. Il est impossible qu’il ne
t’accorde pas ce que tu lui demandes avec de si douces paroles. Quant à moi je crois
qu’il est impossible qu’il te refuse rien, aussi je vis dès aujourd’hui dans cet
espoir et avec cette confiance en une bonne santé et en une longue vie.
J’ai
consulté mes forces ce matin avant d’entreprendre mon pieux pèlerinage à Saint-Mandé
et ce n’est qu’après m’être assurée que je ne risquais rien que je me suis mise en
route pour cette douloureuse visite2. Le bon Dieu n’a
pas voulu que j’accomplisse ma pensée toutb entière puisque je n’ai trouvé personne pour m’ouvrir la porte.
Je me suis résignée à sa volonté et je n’ai pas insisté plus longtemps dans la crainte
de manquer de force pour revenir et aussi dans celle de t’inquiéter dans le cas où
tu
serais venu dans la matinée. Je suis revenue comme je te l’ai dit et j’ai été bien
heureuse de recevoir tout de suite après ta chère petite lettre. À l’instant même
je
me suis sentie ranimée et consolée. Il me semblait que ma pauvre fille m’était rendue,
qu’elle lisait tes adorables tendresses avec moi, qu’elle me souriait et qu’elle me
parlait. Tout ce que j’avais d’amer et de désespéré dans le cœur auparavant s’en
allait au fur et à mesure que je lisais tout ce divin amour exprimé dans des mots
ineffables de douceur et de charme. Merci, mon adoré. Merci, tu es bien véritablement
pour moi l’homme Dieu.
Juliette
1 Lettre rituelle que Victor Hugo envoie à Juliette Drouet pour chaque nouvelle année.
2 Claire Pradier, la fille de Juliette morte le 21 juin 1846, est enterrée au cimetière de Saint-Mandé.
a « samedi » : Juliette se trompe parfois dans les jours.
b « toute ».
« 1 janvier 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/02], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12461, page consultée le 03 mai 2026.
1er janvier 1847, vendredia soir, 10 h. ¼
J’étais en retard envers moi, mon doux bien-aimé, par la faute de mon étourderie qui
m’a fait attendre qu’on aille acheter du papier tandis que j’en ai une rame chez moi.
Plus tard j’ai été empêchée de t’écrire par les quelques visites de Jour de l’an que
tu sais, enfin cette pauvre Eugénie est
partie à neuf heures et j’en ai profité pour me rattraperb en t’écrivant coup sur coup deux
grandissimes lettres. Si je m’écoutais je t’en écrirais jusqu’à demain sans m’arrêter,
mais je ne veux pas m’écouter pour toutes sortes de raisons dans lesquelles la pitié
pour tes pauvres beaux yeux entre pour plus de moitié, sans parler de l’économie de
papier.
Est-ce que c’est vrai que je ne te verrai pas une pauvre petite minute
ce soir ? Il me semble impossible que tu ne reviennesc pas n’importe à quelle heure. Cependant, en y réfléchissant,
cela n’est guère probable puisque tu ne rentresd pas seul mais c’est que j’en ai tant
envie et tant besoin que toutes les impossibilités ne m’empêchent pas d’espérer, AU
CONTRAIRE. Je t’espérerai probablement jusqu’à demain matin en me réveillant de quart
d’heure en quart d’heure pour regarder l’heure à ma pendule. Dans tous les cas, mon
bien-aimé, tu peux être sûr que je ne ferai pas autre chose que de t’aimer et de te
désirer. Rien de mauvais ne peut se glisser aujourd’hui dans mon cœur et dans ma
pensée. Je crois que tu m’aimes, cela suffit pour éloigner de moi toute jalousie et
toute amertume. Je t’attendrai autant de temps qu’il le faudra avec courage sinone avec patience car tu es mon amour bien
aimé, ma joie et ma vie.
Juliette
a « samedi » : Juliette se trompe parfois dans les jours.
b « rattrapper ».
c « revienne ».
d « rentre ».
e « si non ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
